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Monde 4.0 : Entre renaissance et guerres de religions

Extrait du numéro de novembre 2018 du Bulletin confidentiel de LEAP

La période de l’histoire de l’humanité que nous traversons actuellement est de même nature – mais de plus grande ampleur – que la Renaissance. Comme au XIVème siècle, nouvelles technologies et ouverture au monde provoquent une transformation profonde et radicale de l’Humain et de ses sociétés.

La Renaissance est restée, à juste titre, dans l’Histoire comme une période incroyablement positive en matière artistique, philosophique (humanisme), économique (grâce notamment à l’invention de la finance moderne). Pourtant la Renaissance est née dans la douleur (la peste, les guerres et le servage de l’époque médiévale, les Hérésies religieuses et la réponse de l’Inquisition…) et a engendré d’autres souffrances (les guerres de religion du XVIème siècle – d’ailleurs issues des Hérésies et du servage du Moyen-Age[1]).

Cette nouvelle forme de Renaissance que nous propose le XXIème siècle a pour caractéristique de s’inscrire dans un temps beaucoup plus court que celui des XIV, XV et XVIèmes siècles. C’est ainsi que des guerres de religions se profilent déjà à l’horizon, au moment précis – et sans doute parce que – l’humanité bascule dans la nouvelle ère.

Résistance au changement

Pour qui sait observer, la planète bascule en effet en ce moment. Mais elle bascule dans ce vers quoi elle tend collectivement depuis des décennies, voire des siècles. Tout est prêt aujourd’hui pour une société ouverte, éclairée et connectée (internet), propre (fin du pétrole, renouvelables), sans labeur (automatisation, informatisation, IA…)[2], sans argent (virtualisation et mise en commun), sans maladies (renforcement génétique), etc… Les utopies (nées justement à la Renaissance) dont rêve l’humanité sont aujourd’hui techniquement possibles ; les plans et les premières pierres des méga-cités idéales de l’avenir (NEOM au Moyen-Orient[3] ou Amaravati en Inde[4], et tant d’autres[5]) sont posés ainsi que leur financement. Les fondamentaux d’un monde meilleur – bien que nouveau – se mettent en place, suite logique aux inventions de l’homme dans cette direction et de la révolution internet – car c’est bien Internet qui a changé toute la donne.

Mais, depuis 13 ans maintenant, tout en révélant les forces irrésistibles de transformation, les chercheurs du LEAP ne cessent d’observer, de décrire et d’anticiper les mécanismes de résistance au changement. Et ce n’est pas par hasard si le point de bascule vers le monde de demain que nous atteignons actuellement[6] correspond strictement à un point de bascule des forces de résistance au changement se combinant actuellement en un probable choc civilisationnel à courte échéance (2020) :
. nationalisme
. finance
. et religions

Le Brésil vient de nous montrer comment ces 3  composantes s’allient en agents de blocage – temporaire – de la transition, anéantissant tous les objectifs modernes de protection de l’Amazonie et des minorités, de collaboration multilatérale (BRICS) et de distribution des richesses.

Mais le Brésil n’est pas un cas isolé. La peur collective de demain est palpable[7]. Dans la presse financière, cette peur est celle de la fin, désormais en cours, de l’ère du pétro-dollar[8]. Aussi, d’un côté avons-nous cette conscience désormais aiguisée de l’impératif de survie de l’humanité exigeant une transition économico-énergétique, et de l’autre un résidu de système médiatico-financier qui panique et fait paniquer la planète à la vue des conséquences pour lui de cette transition.

Mais la peur est mauvaise conseillère…

[…]

Ferments de guerre

Des mouvances religieuses fondamentalistes se renforcent dans un monde dont les transformations effraient des populations mal éduquées à (et donc suspicieuses de) la modernité.

Elle se renforcent également de l’instrumentalisation politique dont elles font l’objet. Cette instrumentation de fait les rapprochent des lieux de pouvoir. Leur fusion, désormais bien amorcée, aux instances de pouvoir nationales est de bien mauvais augure. Surtout si on combine cela à la menace croissante de crise financière qui pourrait agir comme un détonateur.

Au Brésil, l’élection, grâce à la combinaison d’intérêt de l’armée, des puissances financières et des évangélistes, de Jair Bolsonaro promet une ère de persécution des minorités ethniques et sexuelles, de destruction de l’Amazonie, de retour au tout-pétrole[9], de persécution des opposants politiques, de conflit avec le Venezuela, de désengagement des logiques multilatérales modernes symbolisées par la participation du Brésil aux BRICS…

En Inde, Narendra Modi est sur une corde raide entre modernisation et hindouisation du pays. Et tout dérapage peut aboutir à un embrasement de violence contre les minorités et/ou contre les voisins du pays (Pakistan, Chine…). Son mandat présidentiel sera remis en question dans le cadre de l’élection de 2019. Tout est prêt pour que le BJP gagne ; mais quel BJP ? Cette famille politique se divise aujourd’hui entre ceux qui trouvent Modi trop radical[10] et ceux qui le trouvent trop modéré[11]. La course à l’investiture semble donc être lancée au sein du BJP et du résultat de cette course dépend l’avenir du pays et du monde[12].

Dans les Balkans, entre polarisation politique des trois puissances tutélaires de la région (Europe, Russie, Turquie) et « démocratisation » de cette polarisation via les groupes religieux affiliés, les conditions sont réunies pour des explosions de violence inter-confessionnelles auxquelles les puissances tutélaires ne pourront pas être indifférentes, risquant donc le même type d’embrasement que l’on a connu il y a 100 ans.

Les prochaines élections européennes fourniront l’occasion d’un nouveau brassage d’idées nauséabondes sur les prétendues racines judéo-chrétiennes de l’Europe (quelle Europe ? quand ? pourquoi pas le paganisme ou la laïcité ?…).

Et même si les Etats parviennent à ne pas s’en mêler, n’avons-nous pas là un modèle des guerres du XXIème siècle, modèle inauguré par le fondamentalisme musulman, mobilisant moins les forces armées que les forces de police, et justifiant toutes les entorses aux libertés que l’on constate de manière croissante depuis le 11 septembre 2001 – soit la toute aube de ce siècle nouveau dont les caractéristiques démographiques et connectiques terrifient nos Etats. Pas étonnant que ces Etats voient finalement d’un assez bon œil ces processus de radicalisation mettant en scène des « très méchants à combattre » (les terroristes) et des alliés objectifs d’une « totalitarisation » des sociétés (les fondamentalistes « autorisés »).

Le dernier secteur de la société qui alimentera cet « axe », c’est la science. Les verrous éthiques posés à l’application des trouvailles scientifiques en matière de clonage, de grossesse artificielle, de génétique trouveront des « libérateurs » essentiels dans les Etats issus du processus que nous venons de décrire. En effet, si ces gouvernements seront nés de la peur de l’avenir, leur peur de l’autre les amènera à mettre en œuvre les nouvelles formes d’eugénisme[13] que la génétique offre ainsi que les nouvelles formes de surveillance de masse que l’Intelligence Artificielle et la blockchain permettent[14]. Triste paradoxe.

Pas étonnant non plus que Hannah Arendt[15], cette grande théoricienne du totalitarisme et de la liberté, soit tant à l’honneur en ce moment.

Réinventer l’humanisme

La tendance que nous avons décrite dans cet article peint un tableau bien noir de l’avenir.

Nous espérons que la masse d’informations factuelles réunie dans cette argumentation rend pertinente l’alerte que notre équipe a jugé utile de lancer ici. Il nous semble en effet important de contribuer à la prise de conscience de ces dangers majeurs encourus par la civilisation humaine dans le cadre de la transition systémique globale dont l’équipe du LEAP anticipe les innombrables étapes.

Mais l’anticipation politique n’a pas vocation à inciter au désespoir, au contraire. L’intelligence de l’avenir, la lucidité, sont les conditions indispensables à l’action efficace. Une action qui doit se déployer de bien des manières et à bien des niveaux différents pour construire la civilisation globalisée (quoique l’on fasse ou croit, elle le sera) de l’avenir de nos enfants : éducation à la modernité et à la complexité (à l’anticipation politique…[16]) pour ramener des populations affolées à la raison, adaptation et renforcement du corpus législatif des droits de l’homme, réinvention d’un humanisme jeté aux orties par une rationalité-business qui a cru pouvoir éliminer ce paramètre perturbateur de ses sacro-saints chiffres qu’est l’humain, …

Inévitablement, les excès qui se feront jour comme suite logique des conditions et tendances décrites ci-dessus généreront ce travail civilisationnel. Et comme le temps s’accélère (ou plutôt se contracte), ces tendances civilisatrices sont déjà à l’œuvre …

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[1]             Cf Wikipedia : les guerres de Religion en Europe

[2]             Si la production de richesses peut être déshumanisée, quelle place cela va laisser à l’homme pour se concentrer sur les activités les plus anoblissantes que sont l’enseignement, les arts, le lien social, tous les services à la personne,… ? La fin du labeur qui asservit au profit de l’activité qui libère est l’avenir que nous permettent d’espérer les nouvelles technologies si elles sont positivement perçues et encadrées.

[3]             Source : ConstructionWeekOnline, 25/10/2018

[4]             Source : CNN, 15/10/2018

[5]             Source : World Economic Forum, 10/10/2018

[6]             Nous répétons depuis plusieurs mois que nous sommes dans la phase « tipping-point » géopolitique, politique, économique, technique, culturelle… de la transition systémique globale. Qui sait observer ne peut en douter.

[7]             C’est le titre d’un article de Dollar Collapse qui relève avec justesse les titrages littéralement affolés de la presse financière actuellement. Source : Dollar Collapse, 12/11/2018

[8]             … la fin du système pétro-dollar sera concomitante à celle du système financier occidentalo-centré. La perspective de la disparition de ces fondamentaux du monde d’avant est un sujet d’affolement pour de nombreux dirigeants économiques et politiques occidentaux – même si un nombre croissant d’entre eux, à commencer par les grands producteurs de pétrole et une grande partie de l’industrie pétrolière, est sans doute prêt. Source : Financial Times, 13/11/2018

[9]             Source : The National.ae, 11/11/2018

[10]           Source : GulfNews, 23/09/2018

[11]           Source : The Economic Times of India, 12/11/2018

[12]           Ce qui arrivera à 1,2 milliard d’Indiens ne manquera pas d’affecter toute la planète.

[13]           Sources : Wikipedia (Eugénisme) ; Wikipedia (Bienvenue à Gattaca)

[14]           Source : Medium, 21/02/2018

[15]           Source : Wikipedia

[16] LEAP a formalisé l’anticipation politique à la fin des années 2000 en partenariat avec la Sorbonne, conscient que sa méthode était un outil pertinent de formation des citoyens et professionnels à la compréhension d’un monde complexe, et par conséquent soucieux de créer les conditions de sa transmission. Cette année LEAP a commencé à enseigner l’anticipation politique dans établissement d’enseignements supérieurs privés (INSEEC) et publics (Université d’Evry).

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