{ position: center; }
Accueil / Accueil / Pour une convergence des recherches scientifiques au sein des nations composant l’entité EuroBRICS
recherches scientifiques

Pour une convergence des recherches scientifiques au sein des nations composant l’entité EuroBRICS

par Jean-Paul Baquiast (octobre 2013)

 

Prologue

Quelques semaines avant la mort de Franck Biancheri, et sans soupçonner la gravité de son état, j’avais eu l’occasion d’évoquer avec lui le rôle stabilisateur que pourrait jouer dans l’évolution du monde global une plus grande convergence des développements des sciences et des technologies au sein de l’entité pour le renforcement de laquelle il avait toujours milité, celle composé des nations européennes,   le Brésil, la Russie, l’Inde,la Chine et l’Afrique du Sud  Il en avait convenu et nous devions envisager ensemble des perspectives susceptibles de servir cet objectif souhaitable mais difficile. Peu de temps après il m’adressait un message annulant un rendez-vous que nous avions prévu, pour raisons de santé m’avait-il écrit avec la discrétion qui le caractérisait.

Récemment, Marie Hélène Caillol a pensé que cette idée pouvait être reprise, dans le cadre de l’actuel mouvement EuroBRICS. Elle m’a proposé de vous soumettre une note explicitant ce que pourrait être une telle initiative. C’est l’objet de ce premier papier.

Je dois préciser, me concernant, que je ne suis pas un scientifique à proprement parler, bien que je me sois beaucoup investi dans les technologies de l’information. Par contre, depuis maintenant 13 ans, j’anime avec un collègue, Christophe Jacquemin, proche du ministère français de la recherche scientifique, un site principalement consacré à l’observation critique des sciences dites émergentes, www.automates-intelligents.com . Ce site aimablement hébergé par l’INIST (Institut National pour l’Information Scientifique et Technique) dispose d’une version preprint d’esprit plus libre que l’on retrouve sur http://www.admiroutes.asso.fr/. Par ailleurs, je milite pour la construction d’une europe-puissance de type fédéral sur le site Europe solidaire (  http://www.europesolidaire.eu/cont.php) .

 

La présente note comporte 3 parties:
1. Pourquoi souhaiter une plus grande convergence des sciences et des technologies au sein des pays de l’EuroBRICS ?

2. L’état du monde impose des coopérations entre membres de l’EuroBRICS

3. Les domaines prioritaires pour des projets mutualisés. Cette partie est plus développée que les deux précédentes, car elle aborde des sujets moins bien connus.

 

1. Pourquoi souhaiter une plus grande convergence des sciences et des technologies au sein des pays de l’EuroBRICS? 

* Les recherches et développements dans les sciences et les technologies sont les facteurs les plus puissants, aujourd’hui, pouvant induire des transformations du monde global qui soient à la fois à échéance rapide et de grande ampleur.

* La plupart des pays du monde l’ont compris. Mais ils y consacrent des moyens très différents. Depuis la fin de la seconde guerre mondiale, les Etats-Unis y voient un moyen essentiel pour se donner une position de full dominance. Malgré leurs difficultés économiques et budgétaires, ils persistent dans cette politique. Il est généralement admis chez eux qu’ils doivent avoir, dans tous les domaines, une à plusieurs années d’avance sur le reste du monde. Du temps de la guerre froide, la Russie soviétique s’était efforcé de relever ce défi. Aujourd’hui, la Russie actuelle y a renoncé. La Chine semble par contre décidée à devenir une grande puissance scientifique et technologique. Elle investit beaucoup dans presque tous les domaines. Mais elle a encore beaucoup de retard à rattraper.

Les pays européens ont toujours poursuivi des politiques de recherche scientifique. Mais celles-ci sont désormais freinées dans la plupart de ces pays par le manque de ressources.  L’Union européenne s’est efforcé de prendre le relais, dans certains secteurs. Elle vient d’annoncer son nouveau programme-cadre (PCRDT), dit Horizon 2020, destiné à entrer en  vigueur le 1rer janvier 2014. (voir le portail français pour ce programme http://www.horizon2020.gouv.fr/). Des coopérations n’intéressant que certains pays sont par ailleurs assurées au sein d’Agences spécialisées. C’est le cas de l’Espace. On peut regretter que ces diverses politiques aient du mal à prendre de l’autonomie par rapport à la science américaine, à laquelle elles restent souvent subordonnées.

* Partout dans le monde, les sciences et les technologies sont considérées par les gouvernements ou par les grandes entreprises  comme des instruments de puissance et donc de compétition. Ceci y compris en ce qui concerne les recherches fondamentales. La coopération désintéressée entre chercheurs n’existe que dans très rares domaines. On peut estimer aujourd’hui que 80% des crédits de recherche, publics ou privés, sont affectés aux domaines de la défense et de la sécurité. Leurs résultats sont donc peu et tardivement rendus publics. Les applications d’intérêt général qui pourraient en être faites sont souvent mises en sommeil. Il faut être réaliste. Un tel état de choses ne changera pas, sauf à ce que des menaces de catastrophes de grande ampleur imposent certaines mutualisations.

* La situation, en principe, ne sera pas très différente au sein de l’euroBRICS. Les pays européens, la Russie, la Chine, sans mentionner les autres membres, resteront en situation de compétition plus ou moins sévère. Dans certains cas, on pourra même parler de cyber-guerres. Si cependant il était possible de créer une entité politique régionale mais à vocation mondiale qui pourrait, notamment, contrebalancer les grands blocs existants (Etats-Unis ou certains Etats islamiques) la nécessité de meilleurs coopérations concernant les sciences et les technologies pourrait s’imposer. Cette coopération ne pourrait pas porter sur tous les domaines, mais si elle réussissait dans certains domaines stratégiques, elle aurait un effet exemplaire et jouerait le rôle d’un ciment au sein de l’euroBRICS.

* Pour atteindre cet objectif, un travail en profondeur s’imposerait, tant auprès des opinions publiques que des gouvernements. Il faudrait les convaincre que des domaines d’importance essentielle pourrait bénéficier d’une mutualisation, supposant une progressive mise en commun des moyens et des résultats. L’exemple des PCRDT de l’Union européenne pourrait être retenu. Mais ceux-ci présentent aussi certains défauts. Il conviendrait de mettre en place au sein de l’EuroBRICS des procédures originales, fonction de la grande diversité politique et culturelle des membres. Des idées intéressantes ont été émises à ce sujet, qu’il faudrait recenser dans le cadre de propositions plus détaillées.

 

2. L’état du monde impose des coopérations entre membres de l’EuroBRICS 

Rappelons que les sciences et technologies sont devenues – et resteront – convergentes et en croissance accélérée. Le terme de convergent signifie que tout progrès (progrès au sens d’approfondissement des connaissances) se manifestant dans l’une se répercute sur toutes les autres. Ainsi les progrès de la biologie se répercutent sur la robotique, et réciproquement. Le terme de croissance accélérée provient  d’une constatation depuis 50 ans en ce qui concerne l’informatique, d’où découle la loi dite de Moore. Tous les deux ans, ou cinq ans, les potentialités doublent, quels que soient les domaines.

Il en résulte que certains prospectivistes ont créé le concept de Singularité. La convergence et l’accélération se poursuivant sans obstacles conduiront à un état aujourd’hui indescriptible, où tout, pour le meilleur comme pour le pire, pourrait devenir possible. Il s’agit d’une image, mais il faut la retenir.

Parmi ces possibilités, on ne doit pas exclure celle d’une transformation de l’espèce humaine, ou si l’on préfère de l’homme. Transformation, là encore, pour le meilleur ou pour le pire. On parlera alors de post-humain ou de transhumain.

Mais quel type d’avenir prévoir à ce jour? Un avenir serein ou un avenir menaçant, voire générateur de catastrophes?

Un avenir serein . Dans cette perspective, que nous n’approfondirons pas ici, la Singularité   évoquée plus haut produirait un tel développement des ressources et une telle maturation des mentalités que les différentes crises de rareté et leurs conséquences socio-politiques, si fréquentes dans les pays du BRICS, pourraient rapidement disparaître. Il y a quelques années, les futurologues pariaient en général sur un tel avenir.

Un avenir menaçant, voire catastrophique . Il s’agit de ce que prévoient désormais un grand nombre de futurologues. Ils s’y préparent de plus en plus. Ainsi vient d’être créé à Cambridge un  Centre for the Study of Existential Risks ( www.cser.org) . L’un de ses promoteurs, l’astrophysicien Martin Rees, avait d’ailleurs publié en 2003 un livre prémonitoire « Our final hours » que rien ne permet aujourd’hui de vraiment contredire.

Dans cette perspective, de plus en plus d’observateurs dénoncent des fléaux dont on peut constater tous les jours les effets destructeurs.

* La prise de possession du monde par un capitalisme spéculatif privilégiant le profit individuel et l’extrême court-terme. On parle en anglais d’un « global junk bonds fund  » ou fonds spéculatif mondial « pourri ». Les pays anglo-saxons sont au coeur de ce capitalisme.

* Les dislocations économiques en résultant, multipliant les inégalités. En découle le concept de 1%%/99%, autrement dit 1% d’humains de plus en plus riches, 99% d’humains de plus en plus pauvres.

* La faillite des Etats traditionnels et de leurs valeurs de protection collective. La plupart des Etats dits faillis le sont depuis longtemps, mais ne se relèvent pas. D’autres sont en train de s’effondrer.

*Les idéologies radicales, qui poussent les hommes à s’entretuer pour raisons de guerre sainte.

Ces fléaux vont sévir sur une Terre de plus en plus dévastée par les conséquences de changements de température dont les intérêts dominants persisteront à refuser d’admettre la gravité, jusqu’à ce que des paliers irréversibles (tipping points) soient atteints: hausse du niveau des mers de 10cm à plus d’1m, sécheresses de plus en plus étendues, épisodes climatiques extrêmes, disparition de nombreuses espèces terrestres et océaniques, apparition de nouvelles épidémies… Se développeront en conséquences des migrations massives et des guerres de survie, alors que les populations les plus pauvres n’auront pas eu le temps nécessaire pour atteindre la « transition démographique » (équilibre entre morts naturelles et naissances).

On attribue généralement à la civilisation dite occidentale, qui est aujourd’hui principalement sous l’influence de l’Amérique, l’essentiel de ces risques, y compris celui des radicalisations religieuses. Ainsi Paul Craig Roberts http://paulcraigroberts.org/2013/10/14/whatever-became-western-civilization-paul-craig-roberts/ A côté du fondamentalisme islamique, on ne peut nier  par exemple le poids croissant pris dans les sciences aux Etats-Unis par le « créationnisme » Voir par exemple Among the Creationists: Dispatches from the Anti-Evolutionist Front Line par Jason Rosenhouse 2013. Mais chaque grande civilisation présente elle-aussi, à côté d’aspects positifs, dont les autres peuvent utilement s’inspirer, des aspects négatifs. L’objectif d’une plus grande coopération portant sur des projets scientifiques et techniques d’intérêt universel serait précisément de contribuer au rapprochement des peuples et des cultures sur la base des éléments encourageants dont chacun dispose.

Au sein de l’EuroBRICS, des convergences historiques anciennes, et beaucoup d’intérêts partagés, justifient une accélération des recherches et des projets scientifiques associant l’Europe et la Russie. L’exemple le plus emblématique est celui de l’espace. Mais il en est de nombreux autres, par exemple dans la conservation des régions septentrionales et nordiques, qui bénéficieront de coopérations. Avec la Chine, des rapprochements semblent plus difficiles, notamment dans les programmes d’intérêt stratégique. Mais on peut penser que les Chinois, après avoir par leurs chercheurs et étudiants soutenu pendant des décennies la science américaine, pourraient trouver des avantages à une coopération plus étendue, sur la base de la réciprocité, avec l’Europe, la Russie et l’Amérique latine. Nous n’irons pas plus loin ici dans cette réflexion, qui nécessiterait pour être pertinente des  analyses de détail, par domaines et par pays. Quoiqu’il en soit, de nombreuses raisons justifieraient que la coopération scientifique et technique au sein de l’EuroBRICS soit fortement encouragée. On peut espérer qu’elle représenterait un puissant levier au service des valeurs communes à ce groupede pays.

3. Les domaines prioritaires pour des projets mutualisés

Nous limiterons cet exposé à trois grands domaines, ceux de la biologie, ceux de l’artificiel et ceux du spatial (espace). Nous ignorerons, parce qu’ils sont mieux documentés dans la littérature courante, ceux de l’énergie et ceux des matériaux, y compris s’agissant des nanotechnologies. Une approche plus complète devrait évidemment les prendre en compte.

L’objectif de ce rapide survol, rappelons-le, serait de commencer à attirer l’attention sur les thèmes susceptibles, au sein de l’EuroBRICS, de mobiliser les opinions publiques.  Nous exprimons sur chacun de ces thèmes une opinion personnelle qui ne sera pas nécessairement partagée par tous. Ceci dans l’objectif, sinon de convaincre à tous les coups, d’au au moins susciter des débats ultérieurs.

La biologie . Biologie génétiquement modifiée, biologie synthétique

Les développements futurs de la biologie découleront pour l’essentiel de la généralisation des applications de la génétique, ou plus exactement de la génomique (connaissance et modifications du génome, non reproductif ou reproductif). Celles-ci, loin d’être ostracisées, se répandront, compte-tenu des bénéfices attendus. On peut penser que, sauf accident toujours possible, les dangers de ces  pratiques seront bien contrôlés.

On distingue dès aujourd’hui les espèces dotés de génome dont un certain nombre de groupes de gènes ont été modifiés ou interchangés à partir de souches naturelles , et celles dont les génomes sont totalement artificiels (à partir d’éléments biochimiques de synthèse). On peut parler alors de biologie  synthétique. La seconde est encore exceptionnelle, mais se généralisera, conjointement avec la première.  Une grande partie des espèces vivantes en contact avec l’homme  seront partiellement ou totalement modifiées dans le demi-siècle. D’ores et déjà existent de nombreuses études envisageant les besoins à satisfaire et les solutions grâce à ces techniques.

* virus, bactéries et micro-organismes. L’objectif sera d’obtenir, à partir de ressources largement disponibles (par exemple déchets transformés grâce à des bactéries photosynthétiques) des produits ou de l’énergie actuellement rares.

* végétaux. Seront développés des végétaux terrestres ou océaniques encore inconnus aujourd’hui capables de s’adapter aux régions rendues infertiles par les transformations en cours des milieux naturels.

* animaux supérieurs. Le même objectif conduira à produire des animaux de consommation courante plus économes ou plus efficaces en terme de production de ressources d’origine agricole. De nouvelles variétés ou espèces se multiplieront. Les hybridations d’espèces elles-mêmes génétiquement modifiées se multiplieront, faisant disparaître des classifications traditionnelles depuis Cuvier et autres naturalistes. De plus en plus, par ailleurs, les cellules extraites de tissus présentant un intérêt économiques seront cultivées in vitro, à large échelle. D’ores et déjà une viande de synthèse a été proposée expérimentalement à la consommation. Les espèces « historiques » ne seront conservées qu’à titre documentaire.

* espèce homo sapiens. Très vite enfin, pour des raisons thérapeutiques ou afin d’améliorer les descendances, le génome humain sera marginalement puis, plus systématiquement,  modifié. Les avantages, en terme de lutte contre les maladies, d’amélioration des performances physiques et mentales, de longévité, seront telles que ces modifications seront très globalement acceptées, sinon recherchées. On notera cependant que leur coût sera tel, au début, que ces modifications ne seront accessibles qu’à quelques favorisés. De plus leur généralisation sera lente, compte tenu de la longueur du cycle reproductif humain.  La voie à des recherches conduisant à l’apparition de post-humains sera cependant ainsi ouverte. Mais, pour des raisons dites éthiques, elle sera, au moins initialement, explorée avec précautions.

L’artificiel 

Appelons sciences et technologies de l’artificiel  toutes celles visant à  « augmenter » (selon l’expression consacrée), puis à remplacer le vivant, l’humain, le conscient.

D’ores et déjà le domaine de l’artificiel a très largement envahi et transformé les milieux naturels et les sociétés humaines. Contrairement aux techniques de la génomique, celles de l’artificiel ont une capacité de prolifération, d’accélération qualitative et finalement de croissance exponentielle en face desquelles les valeurs de l’humanisme traditionnel ne pèsent guère. Elles se développeront initialement en parallèle, sinon en interaction, avec les modifications du vivant décrites dans la rubrique précédente. Assez vite, elles s’autonomiseront, échappant éventuellement aux contrôles politiques classiques.

On pourra par commodité distinguer, au moins au début, quatre grandes directions  de réalisations. Mais en fait, elles se superposeront ou s’interconnecteront, sur le mode dit de la convergence, précédemment évoqué.

* L’homme augmenté. Il s’agit, d’ores et déjà, d’un homme doté de prothèses de plus en plus autonomes. Elles permettent et permettront de suppléer à diverses invalidités ou manques affectant l’humain. Mais progressivement, compte-tenu des augmentations de performance qu’elles assurent, elles seront de plus en plus demandées par les personnes disposant de ressources suffisantes. On distinguera les prothèses augmentant les performances des organes sensoriels et moteurs, celles concernant les organes internes et finalement celles appliquées au système nerveux et au cerveau lui-même. Dans ce dernier cas, à côté de techniques dites invasives, seront proposées des commandes à distance commandées non seulement par la parole mais par la pensée. En parallèle seront développés des dispositifs susceptibles de modifier en profondeur les capacités d’animaux jugés aptes à opérer utilement avec des humains.

* Les robots. Le terme s’applique de plus en plus, non à des automates agissant sur un mode déterministe, comme au sein de chaines de production de plus en plus obsolètes, mais à des  systèmes autonomes, capables d’adaptations et de prises de décisions dépassant les compétences des humains et pouvant de ce fait intervenir dans des milieux et avec des temps de réponse très supérieurs à ce que permettent des machines et des commandes classiques. On trouvera de tels robots partout où leur mise en oeuvre sera jugée susceptible d’apporter des profits et des gains de pouvoir inenvisageables autrement. Nous pouvons évoquer les drones dits UAV (Unmanned Aerial Vehicle)  déjà capables en théorie d’identifier seuls des cibles et décider de les détruire. D’autres appareils dotés de possibilités équivalentes sont développés autour de véhicules terrestres ou maritimes.  La même tendance se dessine en chirurgie.

Dans quelques années seront expérimentés, dans le domaine de l’exploration planétaire, des robots et flottes de robots susceptibles d’agir seuls, loin des centres de contrôle terrestres, en procédant à diverses opérations visant à l’exploration et la transformation du milieu nécessaires à l’arrivée ultérieure de colons humains. Ce n’est pas le cas des actuels « rovers » américains opérant sur Mars, qui ne disposent que d’autonomies limitées.

Les robots prennent déjà et prendront toutes les formes et tailles imaginables, travaillant seuls ou de plus en plus en groupes. Les chercheurs en cognition artificiels ont déjà réussi à leur faire développer, en « essaims »,  des comportements symboliques et langages sociaux originaux, non imposés par l’humain, sur un mode analogue à celui dont ont bénéficié les premiers humains. Une fois autorisés à s’émanciper véritablement, on peut penser que ces populations de robots feront émerger des formes de pensée et même de conscience artificielle, s’organisant en cultures, aussi performantes et sans doute plus originales que celles dont s’enorgueillissent les sociétés humaines. Ceci sera particulièrement précieux dans la compréhension des milieux spatiaux où ils opéreront (voir ci dessous).

On fait souvent valoir que les robots actuels et a fortiori leurs successeurs, feront disparaître des emplois humains. C’est vrai, que ce soit dans le domaine des tâches d’exécution et dans celui des   fonctions de contrôle et de conception. Mais dans le même temps, la robotisation accrue développera de nouveaux emplois, sans doute aussi nombreux, concernant l’invention, la mise au point et la maintenance de nouvelles générations de robots. Par ailleurs les nouveaux champs d’activité devenus accessibles grâce aux robots peuvent fournir, s’ils sont méthodiquement explorés, de quoi occuper utilement les humains qui leur sont associés.

* Les humains numérisés. Le sujet est complexe et en bouleversement permanent. Disons pour simplifier qu’autour des réseaux téléphonique ou internet et de leurs successeurs se multiplient les traces numériques qu’y laissent les humains. Chaque échange, dans quelque domaine que ce soit, public ou privé, est désormais enregistré et accessible à tous. Il en est de même des informations fournies par les objets utilisés (l’internet des objets), la géolocalisation des utilisateurs et un nombre croissant d’informations privées les concernant. Beaucoup de ces informations sont prélevées à l’insu des entreprises et des individus concernés, mais d’autres sont fournies volontairement par des personnes en espérant un avantage de notoriété.

Ces milliards de traces par jour, dites aussi « big data », sont dorénavant stockés sur des serveurs aux capacités apparemment sans limites. Elles sont exploitées par des logiciels ou algorithmes qui peuvent soit fournir des informations précises sur un individu présentant des caractères intéressants, soit des données dites statistico-probabilistes intéressant les comportements globaux de tels ou tels groupes.

Le coût de ces serveurs et de ces logiciels restera importants. Ils ne sont pour le moment mis en place que par des services de renseignement et d’espionnage gouvernementaux, tels la National Security Agency américaine venue récemment à l’actualité grâce à la dénonciation d’un « semeur d’alerte ». Mais les grandes entreprises du web, encore principalement américaines, Google, déjà citée, Facebook, Youtube, Microsoft, enferment de plus en plus les individus, consentants ou non consentants, dans ce que beaucoup d’observateurs proposent d’appeler un goulag numérique (Cf notre article http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2013/138/goulagnumerique.htm ). Elles se comportent en fait comme ce que l’on pourrait appeler des « prédateurs souriants »

Concernant l’avenir, il est probable que, malgré les résistances de divers « libertariens », de tels goulags s’étendront de plus en plus, concernant que ce soit leurs motivations ou leurs aires géographiques. Un point essentiel à noter intéresse l’autonomisation croissante des logiciels statistico-probabilistes. Ils prendront de plus en plus seuls des décisions que l’on croyait réservées à des humains. C’est déjà le cas dans le domaine boursier dit du « trading à haute fréquence ». C’est sans doute aussi le cas dans certains domaines de la défense et de la sécurité, compte tenu de l’impossibilité de gérer humainement les flots de « big data » provenant des dispositifs physiques de surveillance (par exemple les réseaux de caméras de vidéo-surveillance). Tous les secteurs de décisions susceptibles de faire appel à des big data seront progressivment concernés, ainsi dans le domaine médical.

* Les cerveaux humains artificiels. Ce terme pourrait s’appliquer à tous les cerveaux virtuels qui prolifèrent désormais sur le web. Mais il est préférable de le réserver aux recherches de grande ampleur concernant la modélisation et la simulation du cerveau humains et de ses principales fonctions dans les domaines  sensori-moteur et cognitif. La tâche est potentiellement immense, le cerveau humain étant réputé comme l’objet le plus complexe de l’univers. Mais l’enjeu est également considérable. Non pas que l’humanité manque de cerveaux, mais parce qu’elles manque de cerveaux susceptibles d’être mis au service des domaines les plus ambitieux de la recherche et de la conquête du pouvoir.

Plusieurs techniques sont utilisées aujourd’hui par la modélisation du cerveau. Il faut d’abord observer l’objet cérébral: observation clinique, appel à l’imagerie cérébrale, analyse microscopique de tissus nerveux ou de cerveaux d’animaux. Il faut ensuite utiliser ces observations pour construire des cerveaux artificiels faisant appel à des supports informatiques et à des logiciels adaptés. Deux grands projets sont actuellement en oeuvre, un projet européen dit Human Brain et un projet américain dit BRAIN (Brain Research through Advancing Innovative Neurotechnologies).

Supposé se développer sur 10 ans, celui-ci vient d’annoncer les grandes étapes envisagées. Citons les à titre documentaire:  Recenser les différents types de cellules nerveuses. – Créer des cartes structurelles du cerveau. – Développer un réseau à grande échelle enregistrant les capacités cérébrales. – Développer des outils pour la manipulation  des circuits neuronaux. – Lier l’activité neuronale aux comportements. – Intégrer les théories, modélisations, statistiques avec les résultats des expérimentations.- Mieux préciser les processus sous-jacents aux techniques d’imagerie cérébrale. – Créer des mécanismes facilitant les observations chez l’homme. – Diffuser les connaissances et les modalités d’apprentissage.

Les spécialistes sont très optimistes. Beaucoup estime qu’un robot humanoïde disposant d’un tel cerveau artificiel et de toutes les richesses informationnelles de l’internet, pourrait voir le jour dans les 20 à 30 prochaines années. Sans attendre se multiplieront vraisemblablement des versions partielles de cerveaux artificiels, consacrés à l’exploration de divers domaines stratégiques – ou simplement à l’ « augmentation » des capacités cérébrales de personnes volontaires.

Le spatial

Depuis bientôt 40 ans, le spatial proche de la Terre (dit sub-orbital, en dessous de 35.000 km) a fait l’objet d’une exploitation intense, militaire et civil. Dans le même temps se sont multipliées les missions scientifiques visant la Lune, Mars, et   plus généralement le système solaire ou au delà. La Russie, les Etats-Unis, l’Europe et aujourd’hui la Chine, précédant d’autres nations asiatiques, ont beaucoup investi dans ces divers domaines. Même si l’enthousiasme s’est progressivement érodé chez les nations occidentales, l’intérêt politique et économique de la présence dans l’espace ne faiblit pas. On sait que les Etats-Unis ont lancé le concept de «full  spatial dominance » qui pour eux exprimait le stade supérieur de leur volonté de domination mondiale. Quant à l’exploration scientifique, elle répond à un désir presqu’irrationnel de connaissance, paraissant profondément ancré dans les psychismes humains.

Il est donc possible de prévoir que les investissements de recherche se poursuivront, en dehors même des objectifs purement technologiques, liés au développement des satellites de communication et d’observation. Ces perspectives sont bien connues. Il est inutile de les développer ici.

Nous pouvons par contre évoquer un thème à la limite de la science-fiction, qui peut-on prévoir sera de plus en plus ressenti comme important dans les prochaines décennies et justifiera un certain nombre de recherches, fussent-elles dépourvues d’applications pratiques immédiates. Il s’agit de la nécessité où se trouvera  inexorablement l’humanité, sous ses formes actuelles ou futures, de se réfugier ailleurs que sur la Terre en cas de catastrophe d’ampleur cosmologique.  On sait que le système solaire deviendra invivable à terme de 2 ou 3 milliards d’années. Mais bien avant cette échéance, assez désespérante d’ailleurs bien que fort lointaine, des phénomènes plus proches, tels que la rencontre avec des astéroïdes, des éruptions de grande ampleur dans la couronne solaire, sans mentionner l’explosion d’une supernova suffisamment distante pour ne pas être totalement destructrice, pourraient être prévues et nécessiter des mesures radicales, soit de protection, soit d’abandon de la Terre. Une association américaine, baptisée Lifeboat Foundation, Sauveguarding  Humanity (http://lifeboat.com/ex/main), se consacre en particulier à envisager les scénarios catastrophiques susceptibles de se produire et les protections possibles. Elle attire à elle un certain nombre de scientifiques et de donateurs de renom. Pourquoi pas de semblables ailleurs?

La démarche peut surprendre, compte-tenu du caractère improbable des risques, au moins à courte échéance, et aussi de son caractère égoïste. Ce ne serait pas la totalité de l’humanité qui serait protégée, compte-tenu des coûts à envisager, mais une étroite minorité. Néanmoins on peut prévoir qu’elle se poursuivra et entrainera de nombreuses recherches, dont beaucoup seront réutilisables à court terme. Il s’agit donc d’un secteur à ne pas sous évaluer dans une approche prospective.

Nous n’en dirons pas plus ici sauf à évoquer une question qui pourrait éventuellement assez vite provoquer des surprises. La survie hors des limites du système solaire proche ne sera jamais envisageable, dans les technologies spatiales d’aujourd’hui ou du prochain siècle. Les lois de la relativité interdisent en effet à des mobiles d’origine terrestres de se déplacer à des vitesses suffisantes pour atteindre un astre fut-il proche comme Proxima du Centaure. Mais qu’en serait-il si ces limitations théoriques étaient modifiées, à la suite de modifications des représentations cosmologiques. Newton, par exemple, en son temps, aurait jugé impossible d’échapper à la gravité terrestre.

Or aujourd’hui divers théoriciens théoriques recherchent des modèles d’univers correspondant à la fois aux contraintes de la physique einstenienne et aux possibilités de la physique quantique. Pour celle-ci, les observables quantiques sont dotées de propriétés « bizarres » (weird, selon le terme d’Einstein) telles que la superposition d’état, la non localité ou l’intrication qui remettent en cause les propriétés d’espace ou de temps, ainsi que l’unicité de l’univers. La physique macroscopique commence à étudier des particules matérielles, dites bits quantiques, qui dans certaines conditions peuvent bénéficier de ces propriétés. Une synthèse entre les deux physiques, entreprise sous le nom de gravitation quantique, se heurte à beaucoup de difficultés, mais se poursuit actuellement. Voir notre article: « A partir de la mécanique quantique »  http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2013/139/mms.htm La gravitation quantique ou d’autreshypothèses  voisines pourraient finalement aboutir et faire espérer pour les humains, sinon des voyages dans le multivers (d’un univers à l’autre), du moins la levée d’un certain nombre d’obstacles s’opposant aux déplacements  dans notre espace-temps actuel. Le sujet est si motivant que les ressources humaines et matérielles nécessaires à son étude ne manqueront certainement pas dans les prochaines décennies.

Conclusion

Il est souvent objecté aux travaux actuels de prospective, notamment dans le domaine de la robotique, que les humains seront très vite surpassés par les performances des systèmes qu’ils auront contribué à réaliser.

Nous avons pour notre part indiqué (Cf Jean-Paul Baquiast, Le paradoxe du sapiens,   préface de Jean-Jacques Kupiec, éditeur Jean-Paul Bayol, mars 2010 ) qu’un tel risque est plus qu’improbable. En effet, depuis l’utilisation des premiers outils par certains australopithèques évolués, il est constaté que les humains se développent en symbiose avec les technologies qui leur servent d’instruments. Se mettent en place des entités mixtes, que nous avons nommées systèmes anthropotechniques, au sein desquelles évoluent en parallèle déterminismes anthropologiques et déterminismes technologiques. C’est la compétition darwinienne entre ces entités qui façonne le monde terrestre. Ceci, répétons-le, pour le meilleur et pour le pire.