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Leçons d’anticipation politique – Les réseaux humains et l’ancrage à la réalité

Une fois le but défini et la projection vers l’avenir établie (voir la précédente “Leçon : un port à l’esprit“), la stratégie permettant d’atteindre l’objectif commence par mettre en place le meilleur système d’information possible sur l’environnement/paysage devant nous.

L’avenir est rempli de données factuelles : événements programmés, stratégies et projets d’acteurs, macro- et micro-tendances observables, statistiques,… Combinées, ces données du futur permettent de dessiner une carte du territoire au travers duquel la route vers l’objectif va se déployer.

Pour avoir la moindre chance d’atteindre son but dans une réalité complexe sur laquelle il est difficile d’influer, il faut impérativement mobiliser autour de ce but un grand nombre de personnes. La bonne nouvelle, c’est qu’il existe un effet-miroir entre ces groupes humains nécessaires pour influencer la réalité et l’accès que permettent ces groupes humains à une meilleure compréhension de la réalité que l’on souhaite influencer.

La méthode d’anticipation a été inventée par Franck Biancheri, dont la nature européenne de l’objectif politique requérait la construction de très grands réseaux d’étudiants européens dans un but évident de légitimité quantitative. Dans le même mouvement, ces grands réseaux ont fourni à Biancheri le meilleur système d’information possible sur la réalité qu’il voulait influencer : l’Europe.

Tout était cohérent : un objectif européen de long-terme, requérant un large réseau de jeunes Européens, fournissant un système d’information optimal sur les réalités historiques, culturelles, psychologiques… européennes.

degré de l’ambition <-> taille du réseau
temps requis pour atteindre son but <-> âge du réseau
espace géographique concerné <-> représentants de cet espace
(un réseau est une miniature de l’entité sociale que l’on vise)

Et tout cela se passait en 1985, bien avant qu’internet existe. Ce que Biancheri a construit à l’époque est un véritable exploit. Aujourd’hui, construire les réseaux humaines est devenu beaucoup plus facile.

Un réseau est une extension de soi-même, permettant d’augmenter sa capacité à se connecter à la réalité qui intéresse, d’intégrer d’autres manières de penser et d’agir, d’autres perspectives, d’autres problématiques… Ceci est vrai pour tout membre du réseau; mais le degré d’implication lié au degré de volonté d’influence, est relatif au bénéfice que l’on retire de l’effet-réseau. La personne la plus centrale (celle qui a créé le réseau généralement) est le catalyseur de ce degré accru de réalité.

Un système d’information fondé sur les réseaux humains est bien plus complet que ceux fondés uniquement sur de l’accumulation de données techniques (big data): quelle que soit la quantité d’information qu’une machine est capable d’enregistrer et de digérer, elle n’intégrera jamais la dimension humaine, les interactions psychologiques, les souhaits et désirs, émotions, rêves et colères, folies et stupidités aussi… qui fabriquent l’avenir. L’avenir est une science humaine.

Les caractéristiques du réseau que Franck Biancheri a créé autour de lui au début de sa carrière avec son association étudiante AEGEE-Europe, sont les suivantes :

. jeune : âgé de 18 à 25 ans pour l’essentiel – et donc ouvert d’esprit et plein d’espoir
. européen : venant de tous les pays européens – et donc représentatif de la diversité culturelle et linguistique du continent
. ancré dans les villes : les organisations de Biancheri ont toujours été “sans niveau national” et AEGEE-Europe s’est développé sur la base d’un réseau d’antennes locales, où “local” fait référence à “ville” (pas université ou région) conçue comme le niveau d’intégration sociale le plus évident, non-conflictuel et structurant de l’individu – et donc profondément ancré
. multidisciplinaire : contrairement à de nombreuses organisations européennes thématiques, AEGEE-Europe est/était une organisation généraliste  – et donc concernée par tous les aspects de la vie économique et sociale.

Les manières de se relier au réseau sont intéressantes à relever – ou l’école du réseau :

. échanger des informations
. discuter
. partager sa vision
. convaincre
. voyager ensemble
. faire des conférences
. se faire des amis
.  tomber amoureux
. faire la fête
. se battre
. échouer
. être trahi

Eléments de la théorie des réseaux de Franck Biancheri:

. “la force d’un réseau se mesure à celle du plus faible de ses maillons”
. un réseau ou un groupe de personnes mues par un objectif commun et reliées par un système commun d’information
. réseau versus pyramide, horizontal vs vertical, centre vs sommet
. transparence : le pouvoir vient de la quantité d’information partagée, pas de la quantité d’information détenue
. le partage d’information est l'”électricité” reliant les membres du réseau entre eux

Reproductibilité : Lorsque Franck Biancheri est décédé en 2012, Marie-Hélène Caillol (qui avait travaillé dans son voisinage pendant 20 ans) l’a remplacé, devant le nouveau centre du réseau qu’il avait laissé. En passant au centre et en voyageant, discourant et discutant… au travers de l’Europe, sa perspective sur les réalités européennes a évolué – comme si elle était monté plus haut dans la montagne et découvrait un paysage plus large sur l’Europe.

Elle a d’ailleurs vécu une autre expérience de ce type lorsqu’elle a lancé en 2015 le réseau Euro-BRICS, ciblant de fait un niveau mondial cette fois. Le projet Euro-BRICS avait été initié par elle et Biancheri en 2009, consistant en petits séminaires académiques de réflexion sur le potentiel d’un rapprochement Euro-BRICS en matière de gouvernance mondiale. Mais lorsque Caillol lança en 2015 la Plateforme des Jeunes Leaders Euro-BRICS qu’elle rencontra dans le cadre de leur premier Sommet, elle expérimenta un nouveau changement de perspective, ressentant presque physiquement la sensation d’être sur la montagne la plus haute, offrant une vision claire sur les défis et solutions globales.

Dans son esprit, ces deux expériences ont confirmé l’intuition de la puissance cognitive des réseaux humains.

Au fur et à mesure que LEAP développe cette méthode, nous acquérons l’idée que dans l’anticipation politique, il est moins question de “demain” que d’un “maintenant élargi”. Dans le même esprit, cet outil fondamental de l’anticipation politique – le réseau – donne finalement accès à un “ici élargi” plutôt qu’à un “ailleurs”. Se pourrait-il que la globalisation et l’internet aient créé les conditions d’une émancipation du temps et de l’espace ? C’est là une pensée tentante.

À propos Marie Hélène