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Crise ukrainienne : un coup dramatique porté au rapprochement Euro-BRICS et à l’émergence du monde multipolaire, par Marie-Hélène Caillol

La crise ukrainienne n’est pas un hasard de parcours, un accident de l’histoire, elle est le fruit d’une intention : celle d’obliger l’Ukraine à choisir son camp entre l’Europe et la Russie. C’est en effet le Service Européen d’Action Extérieure de la Commission européenne dirigé par Mme Ashton et M. O’Sullivan, qui a refusé la négociation tripartite proposée par la Russie en novembre 2013 des partenariats économiques en cours d’élaboration entre l’Ukraine et la Russie d’une part, et l’Ukraine et l’UE de l’autre[1]. Le processus enclenché dès lors était inéluctable : l’Ukraine, obligée à choisir, perdait sa liberté et, du fait de sa double nature, courait vers la crise majeure que l’on sait. L’Ukraine, de porte qu’elle était, devenait mur entre l’Europe et la Russie. Mais si le sort de l’Ukraine est bien à plaindre, la vraie cible de la manœuvre est l’Europe, là encore l’indépendance et la liberté de l’Europe pour être précis. En effet, la dégradation considérable qui s’ensuit de la crise pour les relations Euro-Russes jette l’Europe dans les bras d’une Amérique-OTAN évidemment prête à la recevoir. L’Europe perd donc elle aussi sa liberté par le déséquilibre induit sur ses relations extérieures[2]. Or qui mieux que nous, LEAP et réseau Euro-BRICS, sait à quel point l’Europe est clé dans l’émergence de ce monde multipolaire qui semble faire si peur à certains en Europe et aux Etats-Unis. Le processus Euro-BRICS initié en 2009 par LEAP se fonde en effet sur l’idée que face à la montée en puissance des émergents et en particulier des BRICS, il y a le risque de constitution d’un bloc occidental (Etats-Unis + Europe) dans l’espoir de garder la main un peu plus longtemps, qui entrainerait le monde sur une logique de bipolarisation dont la meilleure issue serait l’instauration d’une nouvelle guerre froide (sachant que cette fois, c’est l’Occident qui se retrouverait enfermé) et la pire le déclenchement d’une guerre ouverte et mondiale. Sans l’Europe, les Etats-Unis n’ont pas le levier nécessaire pour casser le processus de multipolarisation en cours. Tout au plus parviendront-ils à faire tomber sur eux-mêmes un rideau de fer… quelques temps… puis inévitablement se retrouveront entraînés dans les dynamiques de la nouvelle configuration dans laquelle ils ont bien sûr toute leur place, tout comme l’entité européenne. Selon que l’Europe se laisse entraîner, à l’encontre de toutes les tendances de fond, dans un sauvetage-catastrophe du monde du XX° siècle par une alliance de fer avec les Etats-Unis, ou bien qu’elle se rapproche de ces tendances d’avenir que représentent évidemment les émergents et les BRICS, le monde s’orientera donc vers une configuration bipolaire ou multipolaire. Bien sûr, une configuration multipolaire du monde est porteuse de tensions également : briques collaborant pacifiquement entre elles ou entrant dans des conflits d’intérêt, tout est possible. Mais autant un monde bipolaire se construit de facto sur une confrontation, autant le monde multipolaire a le choix… et notamment celui de s’inventer le cadre de relations internationales adapté à sa nature (par une réforme ad’hoc des organisations internationales du XX° siècle ou par la création de nouvelles structures) et capable de garantir la paix entre ses membres. C’est au rapprochement entre l’Europe et les BRICS, dans le but d’adapter les relations extérieures de l’Europe aux nouvelles réalités du monde de facto multipolaire du XXI° siècle et de participer à l’invention des institutions internationales de ce monde, que se propose de contribuer le processus Euro-BRICS de LEAP, fort de l’idée que la nature elle aussi multipolaire de l’Europe aujourd’hui appelle naturellement cette dernière à jouer un rôle significatif dans cette évolution. Mais aujourd’hui la multipolarisation du monde a subit un grave revers. L’Europe est prise dans un piège dont sa faiblesse politique semble l’empêcher de se dégager : quelques fonctionnaires à Bruxelles et Washington et une machine médiatique qui démontre actuellement son atlantisme structurel, bloquent toute possibilité de répartie de la part de gouvernements nationaux paralysés par leurs divisions internes et externes. Ainsi l’Europe expérimente-t-elle cruellement les conséquences dramatiques de son incurie dans la mise en place de l’union politique que le degré d’intégration économique atteint dès la fin des années 80, lui imposait. Souhaitée par les responsables politiques européens des années 80, les décennies 90 et 2000 furent marquées par l’influence anglo-saxonne en faveur d’une Europe tout-économique (libre-échange, élargissement et c’est tout). Deux décennies et demie plus tard, les états-membres n’ont plus accès aux manettes du pouvoir qui sont passées depuis longtemps au niveau européen sans avoir été placées sous contrôle politique transeuropéen. La belle machine de puissance et d’indépendance construite par les Européens voguait au gré des flots. Mais la nature a horreur du vide… y compris politique… La mise à mal des relations Euro-Russes provoquée par la crise ukrainienne jette les Européens dans les bras des Américains, on le voit clairement au regain considérable d’influence de l’OTAN sur le sol européen[3] (que des médias et politiques libres devraient appeler une invasion), aux débuts d’accord déjà mis en place entre Etats-Unis et Europe sur les questions d’énergie[4], aux progrès fulgurants du dossier lié à la signature du TTIP[5] (Traité qui n’avait aucune chance d’être signé il y a encore 3 mois), etc… Dans le même mouvement, les conséquences de la crise ukrainienne jettent la Russie dans les bras des BRICS, chaque sanction occidentale proférée contre elle l’obligeant à abandonner le dollar, les réseaux occidentaux de cartes de crédit[6], les projets euro-russes de gazoducs[7], etc… et resserrant tous les liens entre la Russie et les autres BRICS, amenant ses membres à prendre parti en faveur de la Russie[8] (et donc contre l’Occident puisque le mot d’ordre est à nouveau « You’re either with me or against me »[9]), accélérant par exemple la mise en route de ce véritable « game-changer » qu’est le projet de pipeline sino-russe[10]… Cela dit, dans une telle escalade des rapports de force, ce sont probablement tous les BRICS qui se rapprocheraient de la Chine… entraînant le monde vers un face-à-face américano-chinois au cœur d’une division Occident-émergents. Il est probable que la puissance visée ultimement par la manœuvre ukrainienne est la Chine. Le monde se bipolarise. Et c’est une bien mauvaise nouvelle. Quelles sont les chances de reprendre le chemin d’un monde ouvert et multipolaire ? Quels sont les leviers d’un ré-aiguillage sur les bons rails ? Tout d’abord, il y a les opinions publiques européennes qui n’ont pas flanché face à la propagande médiatique de ces derniers mois et qui questionnent l’honnêteté de tous ces discours martiaux[11]. Et puis, il y a les intérêts les plus évidents de la grande majorité de l’économie réelle pour laquelle le rapprochement Euro-BRICS est une réalité quotidienne depuis plusieurs années déjà, qui ont énormément à perdre dans l’érection de ce mur et qui le disent[12]. Il y a l’Allemagne qui est le pays de l’UE le moins favorable à la rupture des relations avec la Russie et le plus à même d’imposer ses vues[13]. Les pays de l’Est de l’UE, contrairement à ce que voudrait faire croire Bruxelles, sont portés par des opinions publiques qui savent faire la différence entre le régime soviétique et la Russie de Poutine d’une part, et qui savent également qu’elles seraient bien les premières exposées en cas de conflit… sans compter qu’en cas de rideau de fer, ces pays se retrouveront à nouveau du mauvais côté de la barrière[14]. Seule l’Europe peut se sortir du piège dans lequel elle est tombée. Mais le maintien, malgré tout, du dialogue avec les BRICS est essentiel à ses chances de succès : rester en contact avec un regard extérieur sur la situation ; rester ouvert sur le monde extérieur pour ne pas sombrer dans la paranoïa occidentaliste ; continuer à échanger biens, personnes et idées ; maintenir les axes vifs de la relation de l’Europe avec le reste du monde ; … le rapprochement Euro-BRICS prend tout son sens en ces heures où le monde peut basculer dans le scénario noir dont personne ne sortira indemne, même s’il est certain que c’est l’UE et l’Amérique qui perdraient une telle guerre (froide ou chaude) parce que, contrairement à ce qu’a osé dire Obama dans une preuve supplémentaire de l’aveuglement américain, c’est l’Occident, et non la Russie, qui est du mauvais côté de l’Histoire cette fois-ci.

Mais l’Occident n’existe que par la perte d’indépendance de l’Europe. Quelques temps encore, un choix subsiste.

Notes

[1] Source : Le Monde, 05/03/2014.
[2] Lire le de développement cette analyse par LEAP de la crise ukrainienne sur le site du GEAB.
[3] Source : The Guardian, 01/04/2014
[4] Source : The Bellingham Herald, 02/04/2014
[5] Voir « Déclaration commune UE-US » du 26/03/2014. Source : Conseil de l’UE
[6] Source : Business Week, 24/03/2014
[7] Source : Euractiv, 25/03/2014
[8] Source : Economic Times of India, 25/03/2014
[9] Source : CNN, 06/11/2001
[10] Source : Bloomberg, 25/03/2014
[11] Source : Le Figaro, 07/03/2014
[12] Source : Bloomberg, 23/03/2014
[13] Source : Der Spiegel, 04/03/2014
[14] Exemples : Bulgarie (Reuters, 01/04/2014) ; République Tchèque (Israel Foreign Affairs, 26/03/2014) ; etc…

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