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Un cadeau de Saint Valentin d’Afrique du Sud, par Michael Kahn

Dans quel état se trouve donc l’Afrique du Sud à l’issue de vingt quatre années d’expérience démocratique ? Comme pour tout, la réponse est différente selon la personne à qui la question est posée et où elle se tient – littéralement et métaphoriquement.

La Saint Valentin 2018 a vu la démission à contrecœur du Président Jacob Gedleyihlekisa (« celui qui rit quand il vous fait mal ») Zuma, quatrième titulaire du poste depuis 1994.

Cet ancien prisonnier politique et guerillero, ce mari charismatique de quatre femmes, doté d’un faible niveau d’éducation formelle et d’un minimum de formation « à la soviétique », a fini par être obligé de jeter l’éponge. Zuma, précédemment évincé part le Président Mbeki, acquitté d’accusations de viol, est maintenant menacé de procès pour corruption, racket, blanchiment d’argent et fraude. Sa démission a été l’inévitable résultat de la conférence élective de l’ANC en décembre 2017 qui a mis fin à ses efforts pour se protéger et protéger son entourage des poursuites judiciaires en promouvant la candidature de son ex-épouse Nkosana Dlamini-Zuma, anciennement présidente de l’Union Africaine. Au lieu de cela, les délégués ont élu Cyril Ramaphosa, vice-président de Zuma, par une faible marge.

La galerie présidentielle compte Nelson Mandela le conciliateur-royaliste, Mbeki le nativiste-modernisateur, Mothlanthe le curateur, et le pillard-populiste-tribaliste Zuma, désormais suivi de l’homme d’affaire-négociateur et ancien unioniste Cyril Ramaphosa.

Les différents présidents et la population dans son ensemble ont hérité à la fois du désordre et des puissantes infrastructures physiques et économiques que l’apartheid a créés à partir du XIXème siècle. En 1994, l’Afrique du Sud était la 25ème économie mondiale, raisonnablement diversifiée, dépendant de ses exportations de matières premières pour ses devises étrangères, l’une des plus injustes, et un géant scientifique et technologique de l’Afrique.

Après avoir garanti le pouvoir politique à la majorité du pays, la grande question était : et maintenant quoi ? La tâche la plus compliquée consistait à se débarrasser des lois racistes, à moderniser la réglementation, à créer des opportunités pour les marginalisés du système précédent,  à préserver l’excellence, le tout à réaliser dans un contexte de globalisation, d’expansion chinoise et d’épuisement des réserves d’or minier.

Une génération plus tard, on peut résumer la situation de la sorte : du côté négatif, une très faible croissance économique, une dégradation continuelle de l’environnement, une érosion des services publics – y compris en matière de scolarité, de santé, d’infrastructure, de transport et de sécurité, un taux de chômage élevé, un lourd fardeau de maladies contagieuses et non-contagieuses, une réduction de la taille relative de l’économie, et une dépendance domestique massive aux aides sociales. Du côté positif, une industrie touristique compétitive, l’acquisition des droits miniers par l’état, un enseignement supérieur de classe internationale, des services médicaux haut de gamme, un système scientifique éminemment compétent, de louables régimes thérapeutiques en matière de VIH et de tuberculose, des sociétés transnationales prospères détenues localement, des médias et un système judiciaire indépendants, et une super cuisine, musique, vie artistique…

Les années Zuma ont aggravé le côté négatif alors que les pillards tuaient la poule aux œufs d’or jusqu’à ce que la société civile, le système judiciaire et médiatique, ainsi que certains partis d’opposition, mettent un terme à la dérive.

C’est ainsi que le Président Ramaphosa est maintenant appelé aux fonctions que Mandela aurait souhaité qu’il occupe dès 1999. Mais cela ne devait pas arriver et « CR » est désormais confronté au même type de défi auquel dut faire face un Lee Kwan Yew à Singapour dans les années 1960. Comment redresser la situation, comment construire un état en capacité, comment restaurer la responsabilité et mettre fin à la culture du passe-droit. La tâche est bien plus vaste et complexe qu’à Singapour à l’époque. Le secteur privé est resté « blanc » et aux mains de l’étranger pour l’essentiel. Les services publics sont maintenant essentiellement « noirs » et démesurés, avec des salaires moyens plus de 30% supérieurs au secteur privé. La conséquence est que la croissance liée à la production a stagné alors que le pays restait dépendant à ses exportations de matières premières pour répondre à ses besoins en devises. Déplacer l’activité productive vers les exportations de produits manufacturés reste une ambition, mais des niveaux de salaires élevés et la résistance des zones économiques spéciales exonérées d’impôt limitent les perspectives.

Il est indéniable que la classe moyenne noire a bénéficié du nouvel ordre, et a plus que doublé de taille. Ce groupe constitue une proportion importante des contribuables qui se sentent abandonnés par un État qui ne garantit pas la qualité de la scolarité, de la santé et de la sécurité à laquelle ils s’attendent. Les pauvres des zones périurbaines reçoivent des subventions de l’Etat et luttent pour joindre les deux bouts dans des favelas où sévit une forte criminalité; les pauvres des zones rurales reçoivent également des allocations sociales et des envois de fonds familiaux. Flottant au-dessus des vastes poches de pauvreté, on trouve une couche de riches de toutes les couleurs, dont certains étaient déjà à l’aise avant 1994.

Pour compliquer encore les choses, il y a les divisions au sein du parti au pouvoir, et sa dérive pour faire taire les voix stridentes du parti politique « vaguement-gauchiste quasi-fasciste » connu sous le nom de Combattants de la Liberté Economique. Ces derniers ont émergé comme des faiseurs de rois, une voix de la colère et des opprimés, et des champions de l’expropriation des terres sans compensation.

Alors pour répondre à la question « comment va le pays ? » : Pour un migrant rural-urbain, qui est maintenant un habitant de taudis périurbains, « mes enfants ont de meilleures chances d’éducation et il est plus facile d’obtenir des soins de santé, mais le crime nous tue et nous vivons loin des opportunités de travail ». Pour un fonctionnaire noir, « c’est bon, mais je ne pense pas que mes impôts me donnent vraiment ce que j’attends ». Pour les hommes d’affaires potentiels, « l’entrée sur le marché est tellement limitée par les « clubs de vieux amis »; si seulement nous étions propriétaires de la terre »? Pour les groupes minoritaires, « nous allons bien, nos enfants qui travaillent à Dubaï ou à Perth nous manquent, mais les choses peuvent devenir difficiles ».

La véritable réponse réside dans la mise en œuvre du Plan de développement national de 2012 qui a défini une vision d’une société inclusive soutenue par un État en capacité inscrivant la responsabilité (« accountability ») dans ses valeurs intrinsèques. Ce «Plan» manquait de mordant, et pourtant, le Président Ramaphosa, profondément impliqué dans sa rédaction, sait qu’il doit redoubler d’énergie pour que le pays se lance dans ce que le futuriste Clem Sunter appelle «la grande route». C’est le vrai test pour Ramaphosa, lui qui a supplanté le Parti national aujourd’hui disparu dans les négociations constitutionnelles de 1994-1996, lui qui est l’un des capitalistes africains les plus riches du pays, lui qui a habilement tenu les politiciens douteux de la cabale de Zuma dans leur tour d’ivoire pendant qu’il construisait sa grande coalition. Son ascension au pouvoir a été accueillie favorablement par un large part de la population, dans une ambiance de nostalgie des années Mandela, quelque peu oublieuse du fait que la corruption actuelle est née, ou plutôt s’est développée à partir de cette époque. La tâche est considérable: les tribunaux seront pleins de la litanie des « Gupta leaks ». Tout cela prendra du temps et l’état de droit devra s’assurer du déroulement normal du processus.

Pour ce qui est des affaires étrangères, une riposte contre la Chine est inévitable, compte tenu de l’implication de ses entreprises dans les activités discutables de la famille Gupta. La désignation du très sagace Lindiwe Sisulu comme ministre des affaires étrangères apportera cohérence et pragmatisme à ce portefeuille, sur la base d’une stratégie « pays par pays » plutôt qu’avec les blocs extérieurs, qu’il s’agisse de l’UE ou des BRICS. Un homme providentiel ?

* Michael Kahn est Professeur extraordinaire à l’Université de Stellenbosch, région du Cap, Afrique du Sud; et un membre de la première heure du réseau académique Euro-BRICS fondé en 2009 par LEAP.

Les avis exprimés dans ce document sont ceux des auteurs et ne reflètent pas nécessairement les points de vue de LEAP.

À propos Marie Hélène

LEAP, Membre de la WFSF

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