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Monnaie mondiale 2016-2020, les prémices d’une gouvernance mondiale : les DTS ouvrent la voie au « global » (Extrait GEAB Septembre 2016)

Depuis 2008 le monde cherche un substitut à sa dépendance au dollar. L’intoxication était si forte qu’il aura fallu près d’une décennie pour qu’une ébauche de solution se mette en place. Étrangement, cette solution provient d’une institution qu’on pouvait penser obsolète, jusqu’à ce que la Chine prenne la peine de la remettre en selle : après de longs atermoiements sur le sort du système monétaire international, c’est finalement un vieil outil existant, celui ressemblant d’ailleurs le plus à une monnaie mondiale, une émanation d’une institution de Washington, qui fait office de remède à la sclérose du monde dollar que nous analysons depuis longtemps dans ces pages. Ce sont en effet les droits de tirage spéciaux (DTS) du FMI qui ont maintenant le potentiel de reconstruire le système monétaire international, et même d’avoir des implications bien plus grandes dans la reconfiguration du monde multipolaire.

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Les DTS : d’un outil de domination occidentale à une monnaie mondiale

Quand un panier de monnaies ne contient que le dollar, l’euro, la livre et le yen, il ne peut guère refléter l’économie mondiale du XXIème siècle. C’est pourtant avec ce panier que le Fonds monétaire prétendait encore être international. Les DTS ainsi conçus étaient censés stabiliser le système monétaire international en servant de « monnaie » de réserve venant (à l’époque de leur création en 1969) en complément du dollar et de l’or, incapables de répondre à la demande mondiale, et permettant des compensations entre pays[1]. Avec l’effondrement en 1971 du système issu de Bretton Woods, ils n’ont cependant jamais pu jouer le rôle central auquel ils étaient promis. Néanmoins, en n’incluant que des monnaies occidentales, ils étaient clairement devenus incompatibles avec les réalités économiques globales du XXIème siècle.

Or, après d’intenses tractations (que nos lecteurs connaissent), et malgré le blocage prolongé des États-Unis[2], la Chine a enfin réussi à ajouter le yuan au panier de monnaies des DTS, comme nous l’avions anticipé. Au 1er octobre, ceux-ci seront donc constitués de cinq monnaies, dans les proportions données au graphique suivant.

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Figure 1 – Constitution des DTS en pour-cents, 2010 et 2016. Source : LEAP d’après FMI.

Il est intéressant de s’arrêter quelques instants sur cette répartition. Le dollar est évidemment toujours surreprésenté et sa proportion n’a pratiquement pas changé. Le yuan s’est donc glissé dans le panier au détriment des trois autres monnaies, et surtout de l’euro[3] dont la part passe de 37,4 % à 30,93 %. L’Europe a donc été une nouvelle fois la variable d’ajustement (si la faiblesse du leadership européen peut au moins servir la transition pacifique vers le monde multipolaire, cet effacement européen n’aura pas été vain). On imagine les compromis en coulisses, où il était politiquement impossible de toucher au dollar dans l’institution de Washington, alors que la zone euro et le Royaume-Uni n’étaient pas en position de force. Les Chinois ont, comme d’habitude, fait preuve de réalisme. Ils savent que, maintenant qu’ils ont le pied dans la porte, l’ajustement se fera naturellement : à terme, il n’est en effet pas envisageable que le panier reflète autre chose que la puissance économique réelle des monnaies concernées. Il suffira donc de plaider le bon sens pour imposer peu à peu une nouvelle répartition plus conforme aux réalités globales en mutation.

Mais encore fallait-il ranimer ces DTS quelque peu inusités pour que cette opération ait un quelconque intérêt : que le yuan intègre un outil monétaire international est certes une bonne chose, mais c’est encore mieux si cet outil a un poids réel dans l’économie ou la finance mondiale. Ici, le calendrier met clairement en lumière la stratégie chinoise. Moins d’un an après l’acceptation officielle du yuan dans les DTS, juste avant le sommet du G20 et plus ou moins au moment de l’entrée effective du yuan dans le panier monétaire[4], la première obligation libellée en DTS[5] est émise à Shanghai[6]… L’opération, la première d’une série planifiée, a été un succès. Outre le fait de redonner des couleurs aux DTS, ces obligations remplissent un second objectif : en obligeant les créanciers à accepter une part de yuan dans leur portefeuille, ils aident à la crédibilité et à l’internationalisation du yuan, autre front du grand chantier monétaire chinois[7]. Même si la somme totale de 2 milliards de DTS prévue pour cette émission d’obligations peut sembler faible, il faut la comparer aux 204 petits milliards de DTS émis depuis la création du FMI[8] (dont 183 pour la seule année 2009). Le galop d’essai représente donc environ 1 % de tous les DTS jamais émis… À ce rythme, on peut en effet parler d’une réanimation expresse de cet outil monétaire.

Du G20 à une vraie gouvernance mondiale

Ce n’est pas seulement le FMI qui trouve un nouveau souffle sous impulsion chinoise. Sachant qu’une démonstration trop vive de sa puissance effrayerait le monde entier, ce qui est la dernière chose qu’elle souhaite, la Chine tente en effet de s’intégrer dans les outils existants de gouvernance « internationale », en les adaptant au monde naissant, c’est-à-dire en les rendant vraiment mondiaux. Ainsi par exemple de la Banque mondiale qui est derrière l’émission des obligations SDR, légitimant une opération clairement perçue comme une attaque contre la suprématie du dollar[9]. L’institution de Washington a donc choisi son camp…

Ainsi aussi du G20. Même s’il est un miroir imparfait du monde, il a le mérite, en intégrant notamment les BRICS et d’autres pays émergents, d’être plus représentatif que bien d’autres instances reflétant l’Occident. Et en effet, les communiqués ne sont désormais plus dictés par les seuls États-Unis. Lors du sommet de Hangzhou a ainsi été prise la décision d’une utilisation accrue des DTS au niveau mondial[10] (au détriment du dollar, forcément) ce qui, juste après l’émission qu’on a vue, positionne les DTS comme les prémisses d’une monnaie mondiale[11] – nommons-la le « global » comme le GEAB l’avait appelé de ses vœux en 2009 – qui fera ses vrais premiers pas d’ici 2020. Car les critiques habituelles de risque d’inflation[12], venues en particulier des Allemands qui dirigeront le prochain sommet du G20, ne seront pas crédibles dans le contexte occidental actuel déflationniste, et cette solution a donc toutes les chances de devenir pérenne.

À Hangzhou, l’accent a également été mis sur l’investissement dans les infrastructures et l’innovation grâce à une relance de la dépense publique, et sur la modération des politiques d’assouplissement monétaire, afin que l’argent coule dorénavant dans l’économie réelle et non plus dans le seul monde financier (la seule phrase du communiqué « monetary policy alone cannot lead to balanced growth » est d’ailleurs un camouflet pour les banques centrales occidentales).

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Figure 2 – Investissements manquants dans les infrastructures, par région, d’ici 2030. Source : CAPE.

Bref, dans une enceinte tout à fait respectée au niveau mondial, l’agenda des BRICS avance petit à petit. Une sorte de gouvernance mondiale a commencé à devenir perceptible lors du dernier G20, avec comme « ministères » les grandes instances internationales du XXème siècle, ainsi revitalisées : Banque mondiale FMI, ONU peut-être, etc. Cette transformation de l’intérieur des anciennes institutions permet à la Chine et aux BRICS de faire progresser leurs intérêts et à l’Europe de se libérer du joug des États-Unis sans les affronter directement, tout cela sans aucune vague au niveau mondial. Et surtout elle permet de gérer la mutation tranquille vers le monde multipolaire. Selon notre équipe, c’est d’ailleurs une des raisons, outre évidemment les quantitative easings mondiaux démesurés, pour lesquelles les bourses sont si déconnectées de l’économie réelle : les marchés financiers ne sont plus qu’un casino alors que les vraies solutions sont ailleurs, par exemple du côté la « nouvelle route de la soie » et de la Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures (AIIB) qui réussira d’ici fin 2016 à rallier déjà une centaine de pays[13] (!).

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Figure 3 – En bleu, les 57 membres actuels de l’AIIB. Source : Wikipédia.

Regroupements régionaux en perspective

Malgré les déboires de la zone euro et le dé-tricotage de l’Union européenne suite au Brexit, notre équipe anticipe paradoxalement un renforcement des regroupements régionaux, et en particulier des unions monétaires. En effet, si les DTS deviennent une monnaie mondiale de référence, alors pour participer à la marche du monde il faudra être dedans. Or, comment faire partie de ce panier monétaire ? Une seule solution : avoir une monnaie suffisamment puissante. Donc, à part si on s’appelle la Chine (ou bientôt l’Inde), il faut se regrouper. C’est ainsi que le sujet revient régulièrement sur la table pour l’ASEAN, l’Afrique, le Mercosur[14], et qu’il est bien avancé pour le Conseil de coopération du Golfe[15]. Nul doute que les récents développements sur les DTS que nous analysons ici vont considérablement hâter les négociations. En fait, la survie des BRICS tiendra peut-être à l’intégration de leurs monnaies (ou des monnaies de leurs futures unions monétaires) dans le panier de référence de la future monnaie mondiale.

Une autre raison nous fait anticiper ces regroupements régionaux. Toutes les monnaies du monde ne pourront être incluses dans ce panier de référence. Or les pays du G20 siégeant à la nouvelle « gouvernance mondiale » doivent, pour asseoir leur légitimité, représenter chacun l’ensemble de sa région. Ainsi vont se constituer (le processus est déjà largement enclenché, d’ailleurs) des blocs autour des pays majeurs représentés au sein des institutions mondiales.

Dans cette réorganisation du monde, l’Europe aura bel et bien son mot à dire, ne serait-ce que par son expérience unique de tels regroupements (les plus critiques diraient : par son contre-exemple ; disons plutôt que les futures unions monétaires et regroupements régionaux apprendront des erreurs européennes, évidemment, mais aussi des succès, n’ayons pas peur de le dire).

On voit ainsi l’impact, relativement lent mais profond, de cette mise en avant des DTS : remplacement d’un dollar depuis longtemps épuisé par ses responsabilités disproportionnées, stabilité financière mondiale accrue, mais aussi réorganisation du monde vers des regroupements régionaux constituant les blocs du monde multipolaire en construction.

[1]     Les DTS ne sont pas à proprement parler une monnaie. Pour en savoir plus : FMI, 06/04/2016.

[2]     Au passage, leur échec à empêcher l’inévitable alors qu’ils ont un droit de veto au FMI est, nous l’avons déjà analysé, un des signes flagrants de leur perte de pouvoir… ou de l’efficacité du gouvernement Obama à avoir initié une mutation salutaire du pays.

[3]     En termes relatifs, toutefois, la livre sterling voit sa part baisser de 28 %, bien davantage que l’euro pour lequel la baisse s’élève à 17 %…

[4]     Ce n’est que le 1er octobre que le Renminbi sera effectivement intégré au panier de monnaies de réserve du FMI. Source : Bloomberg, 05/03/2016

[5]     Pour être tout à fait précis, ce ne sont pas réellement les DTS du FMI qui sont utilisés ici (puisque ceux-ci ne sont pas utilisés par des investisseurs privés), mais un véhicule financier répliquant les DTS.

[6]     Source : Reuters, 31/08/2016.

[7]     Source : Nikkei Asian Review, 02/08/2016.

[8]     Source : FMI.

[9]     Source : South China Morning Post, 01/09/2016.

[10]   Source : G20, 06/09/2016. «Following the IMF’s decision, we welcome the inclusion of the RMB into the Special Drawing Right (SDR) currency basket on October 1st. We support the ongoing examination of the broader use of the SDR, such as broader reporting in the SDR and the issuance of SDR-denominated bonds, as a way to enhance resilience. In this context, we take note of the recent issuance of SDR bonds by the World Bank in China’s interbank market. We welcome further work by the international organizations to support the development of local currency bond markets, including intensifying efforts to support low-income countries. »

[11]   Source : « This is the first step toward one world currency », Epoch Times, 15/08/2016.

[12]   Lire par exemple CATO, 05/04/2009.

[13]   Source : China Daily, 31/05/2016.

[14]   Sources : IDE (2002), Stanford (2004), Université d’Amsterdam (2011), FMI (2010), BNDES (1999), MJB (2010), etc.

[15]   Source : RedFame, 27/11/2015.

 

À propos Marie Hélène

LEAP, Membre de la WFSF

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