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L’Euroland face à l’effondrement du Dollar, par Franck Biancheri (15 février 2006, extrait de GEAB N°2)

La crise mondiale anticipée pour la fin Mars 2006 va soumettre l’Euroland à une rude épreuve qui déterminera probablement la pérennité ou non de l’Euro. La forte baisse du Dollar génèrera automatiquement une forte hausse de l’Euro par rapport à cette monnaie, et à nombre d’autres liées au Dollar (notamment la monnaie chinoise). Cette situation provoquera une baisse immédiate et importante de la compétitivité des entreprises européennes à l’exportation vers la zone Dollar, avec un impact négatif sur les exportations européennes et une aggravation immédiate du chômage en zone Euro. Face à une telle situation, les tentations seront fortes dans certains pays d’essayer de se lancer dans un « cavalier seul », en sortant de l’Euro, pour pallier ses difficultés. Mais à ces forces centripètes s’opposera l’attrait certain de la seule zone mondiale de stabilité monétaire que constitue l’Euroland. Si ce conflit entre deux tendances contradictoires se développe au sein de l’Euroland, il sera encore plus présent dans les pays de l’UE non-membre de l’Euroland. En la matière les dirigeants de l’Euroland doivent se préoccuper du besoin d’ « arrimage » solide des nouveaux Etats-membres, tous potentiellement futurs membres de l’Euroland. Ils seront les plus exposés à l’instabilité et cette situation nécessitera des perspectives claires et des mécanismes de protection de leurs devises particulièrement efficaces. Parallèlement, le cas des trois pays de l’UE à 15 non-membres de l’Euroland – Danemark, Suède et Royaume-Uni – se posera rapidement puisque ces Etats se trouveront eux aussi dans une situation très délicate. Selon toute probabilité, le Danemark et la Suède se rapprocheront très fortement de l’Euroland et exprimeront une volonté d’adhésion qui n’aura plus d’opposition populaire. Le cas britannique est plus épineux car, comme indiqué précédemment dans le présent numéro, le Royaume-Uni est étroitement intégré à la zone Dollar et ses avoirs en Dollars sont très supérieurs à ceux du reste de l’UE (près d’un tiers de ceux de toute l’Europe). Dans ces conditions, il est très difficile d’anticiper la situation économique et financière du Royaume-Uni dans le cas d’une telle crise, sinon qu’elle sera certainement la plus critique de tous les pays européens. La City joue ainsi depuis des décennies le rôle de canal annexe de Wall Street. Une crise monétaire et financière majeure affectant le Dollar et les Etats-Unis constituerait donc une catastrophe pour la place londonienne. Les dirigeants de l’Euroland devront donc étudier trois types de scénarios différents pour anticiper la crise annoncée : . un scénario d’ « arrimage » des nouveaux Etats-Membres, pouvant en cas d’urgence envisager même une entrée accélérée dans l’Euroland ; l’Italie a bien été acceptée alors qu’elle ne respectait (et de loin) aucun des critères requis ; il n’y aurait donc rien d’impossible en la matière vis-à-vis des 10 nouveaux Etats membres si la situation l’imposait. . un scénario de négociation-adhésion accéléré avec la Suède et le Danemark. . et enfin, un scénario plus aléatoire, d’analyse du possible avec le Royaume-Uni. Une entrée du Royaume-Uni dans l’Euroland, à l’occasion d’une telle crise, ne pourra en effet se faire qu’une fois qu’auront été définis des fondamentaux monétaires, financiers et économiques britanniques clairement compatibles avec la zone Euro afin d’éviter que le Royaume-Uni n’importe une instabilité liée au Dollar au sein de l’Euroland. Les dirigeants de l’Euroland devraient dès aujourd’hui travailler à l’élaboration de ces conditions sine qua non. Ce qui ressort de cette anticipation, c’est que la gouvernance de l’Euroland sera le facteur décisif de la capacité de la zone Euro à traverser du mieux possible cette grave crise mondiale. Dès maintenant, au sein de l’EuroGroup et de la BCE, il est indispensable qu’un groupe de travail élabore les modalités des scénarios susmentionnés pour éviter d’être pris par surprise quand la crise se déclenchera. Il faut un vrai Plan B à l’Euroland puisque que les européens savent désormais qu’un Plan A tout seul ne suffit plus. Parallèlement, les dirigeants de l’Euroland doivent mettre en place deux instruments essentiels qui seuls permettront de maîtriser en partie les évènements : . une institution légère, mais politiquement très visible et légitime, de pilotage économique de l’Euroland (le Secrétariat de l’Euroland), totalement distinct des institutions communautaires, y compris physiquement (ni Bruxelles, ni Luxembourg, ni Strasbourg) afin qu’il ne soit pas affecté par le rejet actuel des institutions communautaires. Pour LEAP/E2020 son premier objectif est de donner confiance aux Européens, de montrer que leurs « chefs » démocratiquement élus sont bien aux commandes … et qu’il y a bien des « commandes » efficaces. Le Secrétariat de l’Euroland sera cet instrument. Et il permettra la définition de réponses économiques, industrielles et sociales communes aux effets négatifs de la crise. . une autorité politique démocratique légitime affirmée qui ne peut qu’être un « Sommet de l’Euroland » régulièrement tenu, tous les 4 mois, afin d’orienter, piloter, rassurer et de pouvoir réagir dans un délai assez court. Par ailleurs, les dirigeants de l’Euroland, politiques et banquiers centraux, doivent dès maintenant envisager avec leurs homologues asiatiques, russes et producteurs pétroliers la stratégie à mettre en place pour une sortie en bon ordre de l’ère du Dollar. Comme pour toute construction humaine, c’est dans la difficulté, dans les crises, que l’on mesurera la capacité de l’Euro à tenir ses promesses de stabilité et de protection pour les centaines de millions d’Européens qui le partagent ou souhaitent le faire bientôt. Un échec en la matière signifierait purement et simplement la fin du projet communautaire.

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