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La décomposition rapide de l’ensemble du système international actuel

Septembre 2010 (GEAB N°47)

Ce processus est déjà en cours. L’échec du sommet de Copenhague sur le réchauffement climatique fin 2009 a illustré plusieurs facettes de cette décomposition rapide du système international actuel : méthode onusienne inefficace, absence de position occidentale commune sur fonds de division entre Américain et Européens, capacité de blocage des BRIC et de la Chine en particulier, obsolescence de l’approche marketing anglo-américaine mêlant « politique de la peur » et communication « people », désintérêt des opinions publiques face aux conséquences économiques et sociales de la crise et à la perte de crédibilité des institutions publiques et des médias[1].

 

L’ONU

L’ONU est totalement dépassée par la crise actuelle. Ni le conseil de Sécurité, ni les différentes agences spécifiques ne semblent capables d’avoir la moindre capacité d’influence sur le déroulement des évènements et encore moins sur la mise en place de solutions. L’absence de l’ONU sur tous les dossiers-clés de l’actualité géopolitique (Corée, Iran, Moyen-Orient, etc.) atteste de son effacement rapide. Par ailleurs, l’attitude alarmiste de l’OMS sur la grippe A n’a fait que contribuer aux doutes croissants de l’opinion publique sur la crédibilité même des analyses publiées par ces agences internationales.

 

L’OMC

L’OMC, comme nous l’avons évoqué précédemment, n’a d’autorité que dans la mesure où ses membres les plus influents sont d’accord pour appliquer ses règles et ses décisions. La tendance qui s’affirme actuellement, derrière les beaux discours officiels, est totalement inverse. États-Unis, Chine, UE (au moins certains États membres comme la France ou le Royaume-Uni) paraissent peu disposés à faire autre chose que laisser le chacun pour soi s’installer dans le commerce mondial. Ce même commerce mondial qui est en chute libre et dont l’affaiblissement affecte bien entendu négativement la capacité d’influence de l’OMC. Cette ultime création de la période de globalisation accélérée que nous avons connue ces dernières vingt années est dans une impasse. Le cycle de Doha, son principal projet en cours, n’aboutira pas quoiqu’en disent officiellement les uns ou les autres. Son enlisement ne fait que s’aggraver chaque année un peu plus, faute de leadership pour le mener à bien et parce que les acteurs-clés se tournent désormais vers des logiques d’intégrations régionales et/ou de blocs commerciaux. C’est d’ailleurs la seule porte de sortie pour l’OMC dans la décennie qui commence, c’est-à-dire tenter de modifier le fonctionnement d’une institution fondée sur les États à une institution reposant sur les grandes entités commerciales régionales afin d’empêcher ces zones de libre échange de se transformer en blocs commerciaux en conflits directs, ce que ne manqueront pas de faire ces blocs sans encadrement régulateur adapté au niveau mondial.

 

L’OCDE

L’OCDE, qui fondamentalement n’a jamais été rien d’autre qu’une sorte de think tank institutionnel destiné à promouvoir l’agenda dominant occidental n’est absolument pas équipé pour être autre chose qu’une vague enceinte de proposition totalement dépourvue des mécanismes et des ressources humaines pour agir sur une crise globale et encore moins sur la réorganisation de la gouvernance planétaire qu’elle implique. Pour ce faire, il lui faudrait en effet une forte légitimité politique, des moyens financiers très importants et des leaders particulièrement audacieux, toutes choses qui sont aux antipodes du respectable Château de la Muette[2].

 

Le FMI

Le FMI n’est pas en mesure non plus d’avoir un impact significatif sur la crise. Dans le meilleur des cas, il peut encore jouer le rôle de « voiture-balai » et apporter son soutien d’urgence aux États sur le point de faire faillite (c’est d’ailleurs le seul but de l’augmentation de capital qui a été décidée par le G20, ironiquement par des États occidentaux surendettés). Cependant l’accroissement du nombre d’États concernés comme la taille de leurs économies respectives va poser un problème de capacité. Enfin, le FMI reste essentiellement le bras financier des États-Unis et de leurs alliés occidentaux, doté d’une structure de décision qui ne correspondra plus du tout aux rapports de force financiers de notre planète dans la décennie à venir. La plupart des pays pourvus des plus importantes réserves financières mondiales y sont marginalisés. Autant dire qu’ils ne feront aucun « cadeau » au FMI pour voir leur argent utilisé sans qu’ils puissent réellement influencer son utilisation. On constate ici combien il aurait fallu agir, il y a au moins dix ans, afin de réformer le FMI et d’adapter sa structure décisionnelle au monde du début du XXIe siècle au lieu de la laisser figée dans le monde de l’Après-Seconde Guerre Mondiale.

 

Il est d’ailleurs très significatif du blocage international actuel que la réforme du FMI, donnant aux BRIC une place adaptée à leur nouveau poids économique, n’ait toujours pas été mise en œuvre. Ne rien lâcher tant qu’on n’y est pas obligé par les évènements semble être le mot d’ordre des Américains et des Européens. C’est peu surprenant de la part de Washington même si c’est une attitude à courte vue. Pour les Européens, c’est aberrant. N’étant pas les maîtres du jeu actuel, ils ont tout à gagner à participer activement à la redéfinition des règles. Mais en l’occurrence, au lieu de proposer une réforme audacieuse (diminuer leur poids de vote, le rassembler sous un chapeau européen commun et exiger dans la foulée une baisse analogue du poids de vote américain), ils sont sur la défensive et semblent être les responsables de l’absence d’évolution significative, ce qui est quand même le comble puisque la première des aberrations de plus en plus criantes du FMI, c’est l’influence surdimensionnée que les États-Unis y ont. Il leur faudrait également imposer un rythme rapide de changement. Les nouveaux poids de vote doivent devenir entièrement opérationnels d’ici 2013/2014 au plus tard pour permettre éventuellement au FMI de jouer un rôle de gyroscope, de stabilisateur du système économique et financier mondial de la deuxième moitié de la décennie. Sinon, loin de stabiliser quoique ce soit, il va devenir un nouveau sujet de discorde, puis d’affrontements, entre les différents acteurs mondiaux, pour cesser in fine d’avoir la moindre importance. C’est, en effet, de cette institution que peut naître sans trop de difficultés, si les volontés politiques sont là, la future devise globale de référence et de réserve qui permettra de sortir définitivement de l’ère Dollar sans passer par la case « chaos généralisée ».

 

Le G7 et le G20

Le G7 (ou G8) n’a jamais été qu’un club élitiste rassemblant autour des États-Unis les principales économies occidentales afin de donner l’apparence d’une vague gestion collégiale du monde. Barack Obama a d’ailleurs signé son acte de décès en 2009, signe de la fin d’une vingtaine d’années d’hégémonie occidentale sur la planète.

 

On arrive au G20, le dernier né de la série, dont le mérite est d’associer enfin les puissances émergentes du XXIe siècle (Chine, Inde, Brésil, etc.) aux vieilles puissances du XXe siècle. C’est pour l’instant son seul mérite car ses trois premiers sommets (Novembre 2008, Avril et Septembre 2009) n’ont en fait rien donné de tangible sur les problèmes essentiels comme celui du remplacement du Dollar US comme devise internationale de référence. Nos leaders occidentaux, Nicolas Sarkozy et Gordon Brown en tête, ont amusé la galerie avec leurs déclarations tonitruantes sur les paradis fiscaux et les bonus des banquiers. Les paradis fiscaux les plus importants (autour de la City, comme les îles anglo-normandes et de Wall Street, comme le Delaware) ne sont pas affectés, quant aux autres ils signent des accords de « transparence » entre eux pour sortir de la liste noire ou grise. Les bonus des banquiers sont déjà contournés par tout un tas de procédures dont la rémunération d’opérations de conseil pour les traders méritants…

 

La grande faiblesse du G20 actuel est qu’il reste fondamentalement dominé par des dirigeants issus du monde qui est en train de s’effondrer sous nos yeux. Près des deux-tiers d’entre eux appartiennent au bloc occidental ou, sont des dirigeants qui en dépendent pour rester au pouvoir. Cette situation n’est pas vraiment propice au questionnement des fondements mêmes de cette crise qui touche au fonctionnement du modèle occidental de ces dernières décennies. L’UE, ou plutôt la zone Euro, serait la seule à pouvoir faire basculer le rapport de force entre « monde d’avant » et « monde d’après » mais, pour le moment, comme ses dirigeants sont entièrement inféodés à Washington, elle suit aveuglément les États-Unis et empêche tout questionnement fondamental au sein du G20.

 

Pourtant il existe une option simple pour permettre aux Européens de sortir la gouvernance mondiale de l’impasse dans laquelle elle se trouve en ce début de décennie à savoir participer activement à l’un des prochains sommets BRIC dont le premier s’est tenu en Juin 2009 à Ekaterinbourg en Russie. La presse occidentale a été d’une remarquable discrétion sur un évènement pourtant décisif dans le paysage géopolitique mondial pas tant pour les décisions prises car il n’y en a pas eu, mais par le fait qu’il est parvenu à se dérouler malgré l’opposition farouche de Washington qui n’a même pas pu y envoyer un observateur. La perte de pouvoir sur un groupe se mesure en effet à l’incapacité du chef à empêcher les autres membres de se réunir pour débattre de choses qui ne lui sont pas favorables. Personne ne doute que si ces quatre pays se sont rencontrés, ce n’est pas pour aider les États-Unis à maintenir leur influence mondiale, ou le Dollar à prolonger son règne global. En tout état de cause, la simple proposition de la part de l’UE, de l’Eurozone ou même du tandem franco-allemand, de participer à l’un des sommets BRIC d’ici 2014 constituerait un tel indicateur du basculement dans l’ordre du monde qu’elle deviendrait immédiatement un facteur de changement en soi, porteur d’une nouvelle orientation des affaires du monde. Et c’est bien d’orientation dont a besoin la planète au moment où tous les repères habituels s’effacent. Cet acte est simple en soi, mais il ne peut être décidé que par des dirigeants habiles[3] et possédant une vision historique de leurs responsabilités. Autant dire qu’il est peu probable de voir une telle chose se réaliser avec les dirigeants européens actuels.

 

 



[1] Le fiasco simultané de la soi-disant terrible épidémie de grippe A ne fait que concourir à cette conviction croissante d’une utilisation des peurs collectives pour faire avancer des agendas cachés financiers, politiques ou sécuritaires.

 

[2] Siège de l’OCDE, à Paris.

 

[3] Car les écueils sont nombreux, notamment dans l’UE où le Royaume-Uni fera tout pour que cette initiative avorte ou soit diluée dans un contexte « occidental », « transatlantique » ce qui lui enlèverait toute valeur ajoutée pour aider à transformer la gouvernance mondiale. Sans compter qu’elle aboutirait surtout à rendre impossible cette participation européenne à un sommet BRIC.