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La Russie : Mieux préparée que les autres grands acteurs globaux pour affronter les années à venir

Février 2010 (GEAB N°42)

Cela peut paraître paradoxal ; notamment si on se contente de lire les médias occidentaux, pourtant ce pays a connu sa grande période de transition vers le monde qui succèdera à celui construit après 1945 … dès 1989. Avec une probable domination du pouvoir russe par Vladimir Poutine pour l’essentiel de la décennie à venir (comme Président ou comme Premier Ministre), la Russie est a priori assurée d’une période durable de stabilité du pouvoir central, ce qui est loin d’être le cas pour les autres grands acteurs globaux.

Les revenus du gaz et du pétrole (qui ne connaîtront plus de repli significatif durable par rapport aux prix moyen de l’année 2009) lui permettent de planifier son développement stratégique interne et externe.

Trois exemples illustrent le fait que nous voyons dès aujourd’hui une Russie qui est en train de reprendre la maîtrise de son environnement direct :

. L’ouverture fin Décembre 2009 du Sapsan, premier train à grande vitesse russe entre Moscou et Saint Petersbourg, ouvre ainsi ce qui va être une décennie de forte modernisation des infrastructures de transport, y compris sous formes d’oléoducs et gazoducs.

. Les projets de pipelines visant à « contourner » la Russie, à l’image de Nabucco[1], sont en train de faire long feu puisque, sans le soutien actif politique et financier américain[2], ils dérivent lentement mais sûrement vers de simples logiques économiques qui vont conduire à y réintégrer la Russie ou à abandonner le projet.

. Et l’ouverture en décembre 2009 du premier terminal pétrolier russe, à Kozmino sur la côte pacifique (seuls deux terminaux sur la Baltique et la mer Noire existaient jusqu’à présent), va permettre au pays de s’impliquer pleinement dans la croissance asiatique des années à venir[3].

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South Stream contre Nabucco – Source : VoxThunae, 11/2009

C’est d’ailleurs le grand enjeu de cette décennie charnière pour le Kremlin : être en mesure de profiter du dynamisme de l’Asie sans se faire bousculer par les Asiatiques (et notamment les Chinois de plus en plus présents en Sibérie) et assurer une forte relation stratégique avec l’Union européenne tout en tenant les prétentions européennes sur l’avenir de la Russie à distance[4]. Français et Allemands ont un rôle-clé à jouer dans la relation UE-Russie des prochaines années : tout équilibre européen sera impossible sans une étroite coordination de ces trois partenaires, surtout à un moment où le « cousin d’Amérique » est en train de plier définitivement bagages[5]. Français et Allemands ensemble occupent la plus grande part de l’imaginaire russe en terme d’ « Occident » et ils possèdent donc une force d’attraction et de partenariat sans équivalent du point de vue de Moscou. Mais cela n’est vrai qu’à la condition expresse que cet intérêt européen soit bien celui de l’UE et non pas un faux-nez de Washington ou d’ailleurs.

Le refus marquant de la France, l’Allemagne et la Russie[6] d’être entrainées dans la guerre et le mensonge historique de l’invasion de l’Irak en 2002/2003, donne un bon exemple du type de partenariats structurants au niveau mondial qu’Européens et Russes peuvent orchestrer s’ils trouvent des finalités communes.

Il en existe une que la Russie met sur la table de négociations potentielles depuis le Sommet du G20 de Londres, c’est le remplacement du Dollar comme devise internationale de référence. C’est l’intérêt objectif de l’Euroland que d’entreprendre une telle démarche afin de faire cesser le chaos monétaire mondial actuel. Si la France et l’Allemagne avaient actuellement des dirigeants possédant une réelle vision stratégique et un sens de l’Histoire comme pouvaient en posséder des De Gaulle et Adenauer, ou Mitterrand et Kohl, nul doute que le tandem franco-allemand aurait déjà poussé l’UE à saisir cette occasion d’en débattre avec Moscou et que ce tandem (représentant officieux de l’UE) serait l’invité spécial du prochain Sommet BRIC.

Il faudra probablement attendre l’après-2012, et l’inévitable renouvellement du pouvoir à Paris, pour savoir si une telle opportunité sera saisie. Faute de quoi, Français et Allemands au premier chef, et les Européens en général, seront responsables de la poursuite de la descente aux enfers du système monétaire mondial dans la seconde moitié de la décennie, ouvrant la voie à un repositionnement de la Russie dans des logiques asiatiques.

Rappelons-nous que c’est Moscou qui, à deux reprises, a permis d’empêcher une domination impériale sur l’Europe en contribuant de manière décisive à la défaite de Napoléon et à celle d’Hitler ; et que Staline avait essayé en vain dans les années 1930 de convaincre la France et le Royaume-Uni de faire alliance avec l’URSS contre l’Allemagne nazie. La peur d’être accusé de « pro-communisme » avait empêché une telle alliance qui aurait pourtant épargné à l’Europe une guerre suicidaire et une division de plusieurs décennies.

Les années 2010 vont permettre de tester à nouveau les élites européennes pour savoir si elles sont capables de surmonter leur peur d’être accusées d’ « anti-américanisme » pour anticiper une catastrophe monétaire mondiale et son cortège de conséquences désastreuses. Une chose est certaine : déjà dans les années 1930, les conseils des milieux financiers et bancaires (« tout sauf une alliance avec l’URSS communiste ») étaient ceux qu’il ne fallait surtout pas écouter si on se préoccupait de l’intérêt collectif à moyen et long terme.

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Graphique 1 : Evolution de la production, des exportations et de la consommation intérieure de gaz russe à l’horizon 2020 (en milliards mètres-cube) (ligne bleue : exportations et consommation intérieure ; ligne rouge : production) / Graphique 2 : Evolution de la répartition des exportations de gaz russe à l’horizon 2020 (en vert foncé : Europe; en rouge : Asie-Pacifique; en vert clair : CEI) – Source : Energy Tribune, 02/2007

Or, les élites russes ne sont pas très douées pour anticiper les réactions émotionnelles européennes à certaines de leurs déclarations ou actions particulièrement brutales : faire peur ne mène pas très loin quand on cherche des partenaires fiables.

En la matière, Français, Allemands et Européens en général ont donc un rôle pédagogique essentiel à jouer. Dans tous les cas, la Russie est bonne candidate à une décennie plus linéaire que les autres grandes puissances. Le fait qu’elle a déjà traversé sa période de transition chaotique, la décennie 1990, y contribue fortement. Elle est en effet engagée dans le « monde-d’après » depuis plus de vingt ans, depuis la chute du mur de Berlin. Et dans les prochaines années elle va pouvoir avancer ses pions sur l’échiquier[7] tandis que le pouvoir impérial des Etats-Unis sera en pleine désintégration et que l’UE cherchera ses marques.

Pourtant sans les Européens ou les Asiatiques (leurs techniques et leurs investissements), Moscou sera incapable de fournir les quantités de pétrole et de gaz dont la Russie aura besoin pour faire simultanément face à ses besoins internes croissants et à ses engagements à l’exportation, ce qui poserait un autre grave problème commun à l’Europe et à la Russie.


[1] Ce projet censé contourner la Russie n’a toujours pas de fournisseurs clairement engagés et est en train de voir ses partenaires se joindre également au projet russe South Stream (soutenu par l’Italie) … qu’il était pourtant censé concurrencer. De l’Autriche à la Slovénie, en passant par le géant énergétique français EDF, la Russie accumule ainsi les partenaires au détriment du projet Nabucco que soutient officiellement l’UE. Ce dernier est un « projet otanesque » de pipeline officiellement lancé en 2002 avec le soutien de Bruxelles et de Washington. Sources : F Bordonaro, 11/01/2010 ; Rzd Partner, 11/11/2009 ; Reuters, 03/12/2009

[2] Et les Etats-Unis n’ont désormais plus ni les moyens financiers ni la puissance diplomatique pour le faire.

[3] L’ouverture de ce terminal en Décembre 2009 marque en effet une étape majeure dans la diversification des débouchés pétroliers de la Russie et la clé de voute d’un des plus grands projets d’infrastructures de la Russie contemporaine (près de 20 Milliards  € au total). Source : Reuters, 27/12/2009

[4]  Un éminent membre de l’Académie des Sciences de Russie a résumé admirablement ce dilemme à notre équipe en disant : « Au XXI° siècle, soit nous gèrerons efficacement notre relation avec Bruxelles, soit nous tomberons sous l’influence de Pékin ». Derrière les déclarations parfois très provocatrices du Kremlin, il y a en effet la conviction profonde que c’est à l’Ouest qu’un partenariat solide peut se nouer. Aux Européens, et à ces deux partenaires privilégiés que sont les Français et les Allemands, de s’y atteler honnêtement.

[5] Pour ceux qui doutent encore de cette évolution, il faut lire l’article très intéressant de Judy Dempsey dans le New York Times du 08/02/2010 qui décrit la manière discrète dont le gouvernement allemand, pourtant atlantiste, organise, malgré les protestations de Washington, la suppression définitive des 200 dernières armes nucléaires américaines sur le sol de la RFA.

[6]  C’est d’ailleurs un bon exemple de ce que pourrait donner, de manière très constructive, une participation européenne à un sommet BRIC.

 

[7] Nous ne sous-estimons pas les risques très importants qui pèsent sur les frontières asiatiques de la Russie en particulier. Les Chinois sont de facto en train d’investir l’espace sibérien via l’immigration. Mais ces risques ne deviendront  éventuellement des conflagrations que dans la décennie 2020-2030 si Européens et Russes n’ont pas réussi d’ici là à contribuer de manière décisive à l’émergence d’un nouveau système international.