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Dernier trimestre 2016 : Poutine quitte la présidence russe (Extrait GEAB Mai 2016)

Nous tentons là une anticipation risquée mais qui a le mérite de fournir un angle intéressant sur le problème numéro un que l’UE a sur sa table depuis 2014 : la terrible dégradation de ses relations avec son plus proche et plus puissant voisin, la Russie. Par ailleurs, comme nous en établissons la règle dans le Manuel d’Anticipation Politique[1], l’exercice d’anticipation consiste à « penser l’impensable »… et à l’argumenter. C’est ainsi qu’un certain nombre de considérations, au premier rang desquelles le fait que l’intervention de la Russie en Syrie constitue un facteur de changement majeur, nous amène à formuler l’hypothèse suivante : « D’ici le début 2017, Vladimir Poutine pourrait annoncer des élections présidentielles anticipées auxquelles il ne se présentera pas. »

Voici maintenant la liste des faits et considérations qui nous ont amenés à faire cette hypothèse.

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Le game-changer de l’intervention russe en Syrie

L’intervention de la Russie en Syrie est un succès à plusieurs titres. Tout d’abord, elle constitue un cas rare d’intervention militaire-éclair, permettant en quelques jours d’obtenir une trêve dans un conflit qui durait depuis 5 ans, et suivie du retrait quasi-complet de la présence militaire russe sur la zone d’intervention. Bien sûr, la trêve du 27 février est fragile et relative. Depuis deux semaines, les bombardements d’Alep par le régime d’Assad la remettent sérieusement en question. Mais Américains et Russes s’unissent pour la ressusciter[2]. Et elle a tout de même effectivement tenu 8 semaines alors que les commentateurs ne lui donnaient pas une semaine quand elle a été signée.

Le renversement de situation induit par cette intervention a transformé la Russie en force crédible de réorganisation du Moyen-Orient (comme on le voit dans l’article sur « Le changement de méthode » du présent numéro) : la réunion de Doha en particulier doit beaucoup à la Russie ; la Russie est désormais perçue par de nombreux acteurs régionaux comme une force de changement positif[3] ; même la Turquie, dans la foulée de son émancipation de l’UE, pourrait trouver des chances de rétablissement de ses relations avec la Russie.

D’autre part, en pleine tension sur la question de l’Ukraine et alors que la Syrie fournissait un nouveau front de conflit entre la Russie et les États-Unis, cette intervention russe a obligé les Américains à en faire part pour ne pas donner l’impression de perdre la main. La Russie et les États-Unis au coude à coude sur une stratégie militaire en Syrie c’est tout de même un sacré tour de force… qui doit aussi à l’intelligence d’Obama.

Enfin, du côté de l’UE, pas de doute que l’intervention russe a été accueillie avec soulagement dans le contexte d’une crise des migrants qui commençait à faire méchamment tanguer les opinions publiques européennes. Or, si nos médias tentent de faire croire que la réduction des flux est liée aux accords UE-Turquie[4] ou à la présence de l’OTAN en Mer Egée[5], c’est qu’ils préfèrent cette version à l’explication très simple consistant à admettre que l’accalmie du conflit permet sans doute tout simplement aux Syriens de rester chez eux.

Le retour remarquable de la Russie sur la scène internationale fournit une fenêtre d’opportunité idéale pour que Vladimir Poutine quitte la présidence russe la tête haute.

Une relative embellie en Ukraine aussi

En 2015, Européens et Russes n’ont certes pas réussi à régler la crise ukrainienne ; mais au moins ont-ils réussi à la geler. Depuis lors, il ne se passait plus grand-chose de ce côté. Mais récemment, un événement important est advenu avec la démission du premier ministre Yatsenyuk[6], à savoir le plus violemment anti-russe des membres du gouvernement… et le bon ami de la grande diplomate américaine Victoria Nuland (bien connue pour son retentissant « Fuck the EU ! » en 2014 ainsi que pour ses conversations avec l’ambassadeur US en Ukraine pendant Maidan mentionnant de manière familière « Yats » comme membre du prochain gouvernement à composer[7]). Cette démission peut évoquer une volonté de détente des relations avec la Russie ; elle en fournit en tout cas l’opportunité.

L’impératif de reprise de dialogue euro-russe

Nous l’avons souvent dit, le contexte de tension renforce la position de Poutine… et l’oblige à rester en place : on ne change pas de joueurs en pleine partie. La fenêtre d’opportunité fournie par l’indéniable baisse de tension en cours permet en revanche d’envisager un changement dont le but serait de dégeler les relations entre Europe et Russie. Notre équipe estime que, tant du côté européen que du côté russe, ce dégel est un objectif majeur :

- tant sur le plan économique que stratégique, c’est une véritable catastrophe pour la Russie, quelque bonne figure qu’en fassent les Russes, que d’être coupée de son binôme européen. Mais la Russie ne déposera pas les armes ; c’est en pays libre et indépendant qu’elle doit trouver le moyen de redevenir compatible avec l’Europe ;

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Figure 1 – Balance commerciale de la Russie, et variation annuelle des exportations (rouge) et des importations (bleu), février 2014-février 2016. Source : Focus Economics.

- pour l’UE, les grands dangers que fait courir la mésentente avec les Russes en Europe de l’Est et dans les Balkans, le renforcement de la présence militaire américaine qui en résulte en divers endroits de son territoire, et l’évident manque à gagner économique résultant de l’amputation de son flanc oriental, tout cela combiné avec le fait que des liens d’amitié avec la Russie sont toujours à l’œuvre de part et d’autre de la société civile, rendent absurde la perpétuation de la situation actuelle. Les Européens seront les premiers à sauter sur la première occasion de renouer le dialogue.

Les opinions publiques européennes sont prêtes

À quelques exceptions près (dans les pays baltes et en Pologne – et encore), les opinions publiques européennes n’ont pas basculé dans la haine anti-russe. La focalisation éventuelle a bien lieu autour du personnage de Poutine, mais d’une manière très polarisée en fait : d’un côté, ceux qui considèrent Poutine comme un dictateur ; de l’autre, ceux qui le voient comme un grand homme politique de la carrure d’un Churchill ou d’un De Gaulle et tel qu’ils aimeraient bien en voir à nouveau en Europe. Inutile de préciser que le modèle de leadership politique qu’incarne Poutine en Europe occidentale n’est pas au goût de tout le monde. La volonté d’un retour à la normale en matière de relations avec la Russie est donc forte dans de nombreux pays de l’UE : en Italie, Matteo Renzi œuvre visiblement dans ce sens depuis longtemps[8] ; en France, l’Assemblée nationale a voté pour la levée des sanctions récemment[9] ; les Pays-Bas en votant « non » à l’accord de libre-échange avec l’Ukraine exprime assez clairement leur volonté de ne pas voir les relations avec la Russie se détériorer davantage[10] ; en Europe de l’Est, les gouvernements tchèques[11], slovaques[12], bulgares[13], hongrois[14]… demandent la remise en route du dialogue.

La Chine et les BRICS en arrière-plan

Côté BRICS, la mise au ban de la Russie, on l’a vu maintes fois, est un grave coup porté à tout l’effort de mise en compatibilité des puissances émergentes avec l’Occident. Les BRICS s’en sont trouvés considérablement affaiblis. L’hypothèse, formulée par LEAP, de la nécessité d’un rapprochement stratégique Euro-BRICS à l’horizon 2015 a volé en éclat en 2014, et les perspectives d’émergence organisée d’un monde multipolaire avec lui, au profit d’une sinisation accru de l’agenda de réforme de la gouvernance mondiale, sur une ligne de confrontation directe avec les États-Unis à terme. Autant dire que la Chine et les BRICS ne voient certainement pas d’un bon œil le différend euro-russe. Or la Chine et les BRICS sont devenus des partenaires de premier plan pour la Russie. L’objectif de créer les conditions d’une détente est donc renforcé, voire demandé directement, par ces nouvelles alliances de la Russie. Les BRICS sont en effet la garantie que la Russie ne s’enferme pas dans une réaction de fierté mal à propos d’un point de vue global.

Une situation économique limite

La Russie fait bonne figure mais elle commence à souffrir vraiment de sa mise au ban des flux commerciaux avec l’Europe, de l’augmentation de ses dépenses militaires (+21% en 2015) et de la baisse des prix du pétrole[15]. Malgré cette dernière, elle a réussi à ne pas rogner trop ses réserves internationales, grâce à une habile politique de diversification des sources de financement de la part de la banque centrale de Russie ; mais la politique monétaire de la BCR a pesé lourd sur les consommateurs et les citoyens[16]. La dévaluation du rouble fait galoper une inflation qui diminue considérablement le niveau de vie de la classe moyenne qui émergeait jusqu’en 2014.

Tout comme l’Arabie saoudite, elle se doit d’entreprendre un vaste projet de réforme de son économie destiné à réduire sa dépendance aux exportations d’énergie et de matières premières.

Mais surtout, ce mois-ci, le Ministère des Finances a eu à nouveau recours au Fonds de Réserve pour financer 5 milliards USD de déficit budgétaire du pays, ramenant le Fonds de 50 à 45 milliards. Le Fonds de réserve est un amortisseur de déficit essentiel dont l’effondrement au rythme actuel pourrait aboutir à l’anéantissement d’ici la fin de l’année[17].

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Figure 2 – Montant du fonds de réserve russe, en billions de roubles, juin 2015-mai 2016. Source : economy.com.

Les dépenses militaires pesant lourd bien entendu dans le déficit, la détente euro-russe est un axe important de gestion du déficit ; l’autre axe étant bien sûr les coupes dans le système social, fragilisant la stabilité du pays et obligeant le gouvernement à durcir sa politique intérieure, et repoussant les perspectives de démocratisation du pays.

Le personnage de Poutine au cœur du problème

Que l’on soit pour ou contre Poutine, quoi que l’on pense de ses qualités de stratège, une chose est certaine : il est le nœud du problème. Issu de la guerre froide, il fait partie de ces dirigeants qui, tels Dilma Roussef, Cristina Fernandez, Nicolas Maduro… sont certes des symboles de la transition d’un siècle à l’autre, mais aussi les avatars de combats d’un autre temps. De manière très résumée, Poutine sent trop le KGB pour parachever lui-même la transition qu’il a enclenchée. Pour fluidifier les relations multipolaires, les représentants des grands acteurs nationaux doivent présenter une image résolument XXIe siècle. C’est ce qu’il faut aussi pour couper l’herbe sous les pieds de tous ceux qui tentent de ressusciter les démons du siècle dernier : s’affranchir du passé… en faisant attention tout de même de ne pas l’oublier. La Russie ne redeviendra pas compatible avec l’Europe et l’Occident tant que Poutine l’incarnera. Mais la Russie, comme nous l’avons déjà dit, ne cédera pas à la force ; c’est donc de son plein gré et à ses conditions qu’elle doit à un moment créer une surprise qui prenne tout le monde de court.

Notre équipe estime que les conditions sont à peu près réunies pour cette sortie par le haut.

L’avenir incertain côté américain

Bien entendu les conditions en question sont fragiles. Cela dit, l’incertitude qui pèse sur la politique étrangère des États-Unis qui prévaudra dans le cadre du prochain mandat présidentiel, oblige, comme nous l’avons vu, tout un tas d’acteurs à bouger leurs positions. C’est ainsi que nous anticipons que l’année 2016 sera riche en transformations structurelles. C’est pour cette raison également que nous estimons que le coup d’éclat restaurant la relation euro-russe doit avoir lieu d’ici la prise de fonction du prochain président américain. C’est vraiment une fenêtre d’opportunité à ne pas rater : les choses peuvent vraiment se gâter à partir de 2017, ce qui obligerait Poutine à rester un mandat de plus… entraînant l’Europe et la Russie dans une véritable guerre froide.

Prochaine élection présidentielle trop loin

Or la prochaine élection présidentielle russe est prévue en 2018[18], soit beaucoup trop tard si l’on prend en compte les contraintes énoncées plus haut. Cela dit, tant mieux : l’effet généré par l’annonce que Poutine ne participera pas à l’élection sera d’autant plus fort que ces élections seront anticipées. La même annonce dans le cadre du calendrier électoral normal pourrait laisser penser que Poutine anticipe de se faire battre. Des élections anticipées qui dépendent de sa décision ne laisseront aucun doute sur la réalité de sa volonté délibérée de passer la main. Surtout à un moment où les sondages lui sont aussi favorables qu’actuellement[19].

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Figure 3 – Cote de popularité de Poutine en Russie, 1999-2016. Source : Rosstat.

Bien entendu, des élections présidentielles anticipées ne pourront avoir lieu avant l’élection parlementaire prévue en septembre[20]. Celle-ci fournit d’ailleurs un cadre d’expression politique susceptible d’être exploité à des fins d’annonce d’élections présidentielles anticipées.

Indicateurs de mobilisation dans ce sens

À ce stade de nos conjectures, il est temps de regarder quels indices pourraient laisser transparaître une mobilisation dans ce sens. On tombe alors sur des rumeurs de « purge » qu’effectuerait Poutine dans le système politique russe[21]. Voilà qui serait logique compte tenu de ce qui a été énoncé plus haut : Poutine ne passera pas la main s’il y a un risque que le pouvoir revienne à un homme-lige de l’Occident.

Par ailleurs, la tenue de congrès économiques réunissant toutes les forces vives (experts, opposition, gauche, parti au pouvoir) du pays semble indiquer une volonté de réforme dans ce domaine[22].

Les élections parlementaires de septembre prochain fournissent le cadre à de nouvelles expériences de démocratisation[23]. En début d’année, la Douma a voté une loi obligeant les télévisions à retransmettre les débats de tous les candidats. Puis en mars, une activiste des droits de l’homme reconnue s’est vu confier la direction de l’observatoire électoral du pays.

Le renforcement sécuritaire[24], en particulier destiné à tuer dans l’œuf des manifestations de rue, peut aussi appartenir à une série de mesure visant à éviter tout risque de déstabilisation interne en amont de l’élection parlementaire et éventuellement présidentielle anticipée. Nous l’avons dit : la stabilité de la situation russe est indispensable à la mise en place de cette stratégie.

En cherchant mieux, on trouve même cette idée d’élections anticipées[25] formulée en juin dernier par Alexei Koudrine[26] qui, si nos lecteurs s’en souviennent, est ce personnage que nous avions repéré depuis longtemps comme étant probablement le successeur programmé de Poutine : libéral réformateur fidèle à Poutine, il n’est pas un homme-lige de l’Occident mais donnerait un visage moderne et occidentalo-compatible à la Russie.

Poutine, mission accomplie

Imaginons maintenant l’effet d’une telle annonce de la part de Poutine : coupant l’herbe sous les pieds de ses détracteurs, lui permettant une retraite bien méritée, actant de l’entrée de la Russie dans le XXIe siècle, une Russie débarrassée des relents de soviétisme, à la puissance reconnue, prête à jouer le rôle de trait d’union entre les puissances occidentales et les puissances émergentes qui lui incombe en coopération avec l’Europe, Poutine restant dans les livres d’histoire comme le leader fort ayant géré la période de transition et laissant le soin de la démocratisation à l’héritier d’une situation stabilisée… Cela ressemble à un monde idéal. Et pourtant, les chances de voir cette évolution se mettre en place sont réelles et elles se jouent entre octobre 2016 et janvier 2017. En revanche, tout déséquilibrage de la position russe remettra en question cette perspective de détente et de remise en route d’un avenir de paix. Espérons que la fenêtre d’opportunité ne se referme pas trop tôt.


[1]     Source : Manuel d’Anticipation Politique, par Marie-Hélène Caillol, Editions Anticipolis (2009)

[2]     Source : Reuters, 09/05/2016

[3]     Sources : MorrocoWorldNews, 14/04/2016 ; Ennahar, 27/04/2016 ; Reuters, 10/05/2016 ; Reuters, 13/05/2016 ;  Xinhua, 22/04/2016 ; Reuters, 12/05/2016, etc.

[4]     Source : Reuters, 20/04/2016

[5]     Source : Greek Reporter, 11/02/2016

[6]     Source : The Independent, 10/04/2016

[7]     Source : BBC, 07/02/2014

[8]     Source : Reuters, 16/12/2015

[9]     Source : La Tribune, 28/04/2016

[10]   Source : Financial Times, 30/03/2016

[11]   Source : Radio Praha, 14/08/2014

[12]   Source : The Slovak Spectator, 03/06/2015

[13]   Source : Euractiv, 08/10/2015

[14]   Source : Reuters, 10/03/2016

[15]   Source : Politico, 11/05/2016

[16]   Source : The Economist, 16/04/2016

[17]   Source : Bloomberg, 13/01/2016

[18]   Source : Wikipedia

[19]   Source : Sputnik, 05/05/2016

[20]   Source : Wikipedia

[21]   Source : unz, 21/04/2016

[22]   Source : me-forum.ru

[23]   Cet article est un vrai rayon d’espoir… et conforte largement la thèse de notre équipe. Source : Frontera, 03/05/2016

[24]   Source : Sofia Goble, 08/03/2016

[25]   Source : Reuters, 18/06/2015

[26]   Source : Wikipedia

À propos Marie Hélène

LEAP, Membre de la WFSF

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